Réfugiés gais
Par : Denis-Daniel Boullé [21-03-2002]
Ahmed* est algérien. Vingt-neuf ans, célibataire, après avoir réussi à atteindre les États-Unis, il rejoint la frontière canadienne et demande à être reconnu comme réfugié en raison des menaces qui pèsent sur lui parce que dans son village, ses voisins ont découvert son homosexualité. Pour se protéger et protéger sa famille du déshonneur, il a pris la fuite. Il n'est pas fier d'être homosexuel. Il vit sa sexualité comme une malédiction et a pensé plusieurs fois au suicide. Bien sûr parce qu'il a honte, parce qu'il se sent coupable pour sa famille, mais surtout parce que depuis que son terrible secret a été dévoilé, il vit avec la peur au quotidien, peur d'être battu, peur d'être lynché, peur d'être tué. Ils et elles sont des milliers à avoir un jour, comme des voleurs, laissé tout derrière eux pour trouver une terre d'accueil.
Le Canada depuis plusieurs années, reconnaît comme réfugiés les gais et les lesbiennes victimes de persécution à travers le monde. Selon la Convention de 1951, relative au statut des réfugiés, une personne qui fait la demande d'asile doit démontrer qu'elle craint à juste titre "d'être persécutée en raison de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques". Ce n'est qu'en 1995 que le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) a admis que les homosexuels pouvaient être reconnus comme appartenant à "un certain groupe social" et se prévaloir du statut de réfugié. À ce jour, seulement 18 des pays qui ont signé la Convention de Genève de 1951 accordent l'asile à des gais et des lesbiennes persécutés.
Cependant, la Commission de l'Immigration et du Statut de Réfugié (CISR) n'a pas de chiffres à fournir pour connaître le nombre exact de réfugiés qui ont été acceptés en raison de persécutions subies à cause de leur orientation sexuelle. Mais de nombreux avocats et conseillers en immigration à Montréal, par exemple, sont amenés à représenter des gais et des lesbiennes aux audiences de la CISR. Ces professionnels sont confrontés à des réalités qu'ils connaissent peu ou encore font face au manque de documentation sur la situation des gais et des lesbiennes dans un pays donné. D'autant plus que beaucoup de pays ont décriminalisé l'homosexualité pour se conformer aux grands traités internationaux sans pour autant apporter l'aide, le soutien et la protection à une partie de leur population. Les auteurs de crimes homophobes, dans beaucoup de cas, profitent de la complicité silencieuse des autorités, quand ce ne sont pas les autorités elles-mêmes qui perpétuent ces crimes.
Enfin, les agents d'immigration des pays d'accueil chargés d'instruire les dossiers ne sont pas non plus mieux formés pour comprendre la complexité de ces problématiques. Car si Ahmed a réuni tout son courage pour parler de son homosexualité au premier agent en uniforme qu'il a rencontré. Il a ressenti, comme beaucoup d’autres, la même appréhension que dans son pays face à toute autorité. Ils et elles préfèrent inventer une persécution politique, souvent peu crédible, plutôt que dire ce que souvent ils n'ont jamais avoué, ni à leur famille, ni à leurs proches. Ce n'est qu’après plusieurs semaines, parfois plusieurs mois, qu'ils osent enfin s'ouvrir à leur avocat ou à leur conseiller.
Mais encore faut-il pouvoir atteindre la frontière d'un pays qui accepte ce type de demande d'asile. Il n'est pas aussi tellement d'obtenir un visa pour rejoindre la terre d'accueil potentielle. La demande de statut de réfugié dans une délégation étrangère de son propre pays peut prendre de nombreux mois et les persécutions peuvent s'intensifier avant qu’un minimum de protection ne soit accordé. Encore faut-il avoir assez de preuves documentaires à présenter, attestant du danger encouru ou que les sévices reçus étaient liés à l'orientation sexuelle et non à d'autres raisons.
Il sont de plus en plus nombreux à vouloir sortir de l'isolement et de la peur. La mondialisation de la communication fait qu'ils et elles sont de plus en plus nombreux à savoir qu'il y a des endroits sur la planète où ils ne seront plus des parias. Ils ont entendu parler de pays qui leur apparaissent comme la fin d'une vie confinée à la clandestinité ou à la duplicité sur leur orientation sexuelle. Ils sont de plus en plus nombreux à réaliser qu'il y a peut-être un autre choix que celui de se conformer aux prescriptions religieuses, familiales et morales de leur propre pays.
Comme beaucoup d'organismes et d'autres médias gais, nous recevons, à Fugues, des courriers électroniques de gais et lesbiennes qui veulent de l'aide. Les messages sont semblables — seul le nom du pays change — et ressemblent tous à des appels au secours. Certes, la plupart ne sont pas en danger de mort et ne sont pas persécutés. Ils crient leur détresse et leur peur. La peur d'être découvert, tout simplement; la peur que leur terrible secret ne devienne public.
Ahmed a rencontré à Montréal d'autres musulmans gais. Il se réconcilie avec lui-même. Il apprend qu'être homosexuel n'est pas une tare, mais cet apprentissage ne se fait pas du jour au lendemain. Il peut marcher dans la rue sans avoir à se surveiller, à surveiller les regards qui se posent sur lui. Comme Nizet*, un Iranien, qui commence, après trois ans à Montréal, à pouvoir dire sans périphrase du genre "des personnes comme moi", qu'il est homosexuel, ou comme Louis*, jeune Rwandais, qui a pu compter sur l'aide de gais québécois pour oser mettre un nom sur l'innommable.
Venir en aide aux gais et lesbiennes de l'autre bout du monde deviendra un des défis des organismes homosexuels occidentaux. Déjà l'International Gay and Lesbian Human Rights Association collecte toutes les données possibles par pays; Amnistie Internationale se porte au secours de gais et de lesbiennes, développe des outils et de la documentation. Il est de notre responsabilité, en tant que gais et lesbiennes privilégié(e)s, de nous en inquiéter.
Références : Torture, Identité sexuelle et persécutions, Amnistie Internationale 2000
Briser le silence, violations des droits de l'Homme liées à l'orientation sexuelle, Amnistie Internationale, 1998.
* Les prénoms et les pays sont fictifs, mais les faits sont réels.
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