diane HEFFERNAN
Par : Julie Vaillancourt
[22-09-2008]
Diane Heffernan |
Bien avant de prendre la relève du Réseau des Lesbiennes du Québec, Diane Heffernan a milité avec sa caméra, pour documenter la réalité lesbienne d’hier à aujourd’hui. Portrait d’une vidéaste et d’une militante lesbienne engagée qui n’a pas peur des mots ni des images.
De la vidéo en noir et blanc, en passant par la VHS couleur et le DVD, Diane a fait ses classes au sein du militantisme lesbien des années 70 et à l’Office national du film du Canada. Vidéaste de formation, elle crée en 1972 avec Suzanne Vertue, un programme en vidéographie comprenant cours, équipements et formation en vidéo, donnant la possibilité à des femmes de s’exprimer à travers le médium. Ainsi, en 1975, lors de l’année internationale de la femme, «L’atelier vidéo des femmes» sera l’occasion pour des secrétaires et commis de bureau de l’ONF d’avoir accès à la production, voire «aux caméras» de leur patron. Malgré quelques commentaires misogynes de la part de certains, du genre : «Je ne savais pas que ma secrétaire pouvait penser!», ce sera, comme le souligne Diane, le début d’un certain droit de parole pour ces femmes et toutes celles que le patriarcat voulait faire taire : «Dans les années 70 tout était possible, m’avoue Diane, tout le monde était ouvert, c’était une époque extraordinaire! Pour les femmes et les lesbiennes, tout semblait possible au niveau du changement, de la création. J’étais à l‘ONF au moment où la cinéaste Anne-Claire Poirier a créé la série En tant que femmes, conçue par et pour les femmes. J’ai eu la chance de vivre cette époque excitante du mouvement féministe!» Ainsi, pendant cette vague de changements, Diane filmera aux côtés de Suzanne Vertue, la majorité des mouvements lesbiens, féministes, politiques et culturels des années 70, en plus de fonder le Réseau vidéo des femmes (devenu Réseau Vidé-Elles). C’est durant cette période de grande effervescence sociale, qu’elle réalisera deux documentaires avec Suzanne Vertue, soit Mémoires de notre histoire, un portrait de militantes lesbiennes de 1972 à 1987, ainsi que Des souvenirs pour l’avenir, sur le mouvement des femmes entre 1972 et 1987. À tout ce bouillonnement artistique et à ces rencontres sociales s’ajoutent l’achat d’une ancienne commune en Estrie, puis l’idylle idéaliste d’une vie à la campagne entourée de femmes. Demandez à Diane de vous parler de ce qu’elles avaient baptisé «l’île des femmes, des lesbiennes».
Aujourd’hui, Diane porte deux chapeaux. Ou plutôt, elle porte toujours sa caméra et chapeaute le Réseau des lesbiennes du Québec : «Je suis arrivée au RLQ en 1999 car on ne trouvait pas de coordonnatrice. Je n’en revenais pas que personne veuille cette job là! Être payé pour militer, c’est extraordinaire!» Si ce travail lui convient comme un gant, elle avoue comprendre la réticence de certaines à coordonner un organisme où le mot lesbienne doit, d’entrée de jeu, être prononcé et même expliqué : «Pour être coordonnatrice d’un organisme de défense des droits des lesbiennes, il faut se faire aller la gueule dans le public et constamment être fière d’être lesbienne. C’est en étant fières et visibles que les lesbiennes peuvent avoir plus de place dans la société. Je suis militante depuis 1972 et c’est encore le cas aujourd’hui. Il y a toujours des acquis à faire valoir, des batailles à mener. Pour moi, être militante, c’est pour la vie! C’est comme être lesbienne, tu ne peux pas être lesbienne d’un jour, tu es lesbienne toujours!»
Si Diane Heffernan mène plusieurs batailles de front au sein du RLQ, elle est particulièrement active, depuis quelques années, à la défense des droits des lesbiennes aînées. Après une étude menée avec L’IREF et Line Chamberland, Diane est allée à la recherche de lesbiennes aînées vivant en CHSLD et en résidence privée, afin de savoir comment elles vivaient leur lesbianisme. Comme plusieurs ont été réduites au silence toute leur vie, inutile de vous dire qu’elles ne se sont pas identifiées, mais qu’elles existent!
Comme le souligne Diane, ses recherches se heurtèrent aux mentalités de certains directeurs lesbophobes qui disaient «on n’en a pas de ça ici!», ou encore «ça l’air de quoi une lesbienne aînée?» Prenez, par exemple, des lesbiennes aujourd’hui âgées de 80 ans vivant en CHSLD et imaginez deux secondes leur vie d’hier à aujourd’hui! D’abord vivre dans une société ou être lesbienne était un crime, vivre constamment dans la peur et dans le silence et puis lorsqu’elles se retrouvent en résidence, taire à nouveau leurs désirs jusqu’à ce que mort s’ensuive, pour éviter d’être victimes de lesbophobie et d’âgisme.
Or, lorsque Diane a constaté que les réalités des lesbiennes aînées étaient méconnues de la majorité de la population et des administrateurs de résidences, elle a réalisé avec Suzanne Vertue et Gin Bergeron le documentaire Portrait de lesbiennes aînées, qui propose six portraits de lesbiennes âgées entre 63 et 69 ans, afin de sensibiliser le public aux réalités de ces femmes. Non sans difficultés, la vidéo a fait du chemin auprès de Margueritte Blais et du Ministère de la famille et des aînés, puis Diane peut maintenant bénéficier d’une subvention afin de diffuser son film dans les résidences pour personnes âgées. Évidemment, si certains résidents seront plus réticents que d’autres à regarder cette vidéo, il faut reconnaître l’importance d’un tel geste pour la communauté lesbienne. Idem pour La Résidence Jeanne-D’arc et Les Habitations Lavandes, deux projets distincts chapeautés par Diane, qui visent la création de résidences pour lesbiennes et lesbiennes aînées.
Ces projets répondent à des besoins spécifiques de la communauté : contrer l’insécurité, l’isolement, la lesbophobie, la violence, la pauvreté, etc. Et à ceux qui clament le caractère discriminatoire du projet ou qui affirment que ces résidences vont ghettoïser le lesbianisme, je leur suggère d’aller discuter avec certaines lesbiennes en difficulté, ou encore avec celle plus âgées…
Certains hommes blancs, hétéros, éduqués et bien nantis monétairement et idéologiquement au sein de cette société patriarcale, auraient tendance à évaluer leurs privilèges et à regarder en bas, juste pour voir comment les autres essaient de s’en sortir dans cette «société d’intérêts patriarcaux»!
En observant le caractère pionnier du travail de Diane Heffernan (jusqu’à un certain point comparable à celui de Phyllis Lyon et de feu Del Martin), je souhaite sincèrement que toutes les lesbiennes, suivent son conseil : « qu’elles soient fières, s’entraident et se battent pour contrer la lesbophobie», car un jour le mouvement lesbien aura besoin de relève…
Cela dit, à 68 ans, Diane Heffernan n’a pas peur de vieillir, mais espère que plusieurs résidences pour lesbiennes aînées verront le jour, même si elle est encore loin de la retraite : «Lorsque je vais quitter le RLQ, je vais faire du montage et sortir d’autres vidéos sur l’histoire, je n’arrêterai jamais de faire des choses pour la communauté lesbienne. Et j’ai des centaines de bobines à la maison!»
Le samedi 8 novembre 2008, Journée visibilité lesbienne. Projection du vidéo Être lesbienne :
une histoire du parcours de lesbiennes d’ici et d’ailleurs, réalisé par Diane Heffernan et Suzanne Vertue.
Visitez le site internet du RLQ: http://www.algi.qc.ca/asso/rlq-qln/index.html