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Entrevues / Fugues rencontre...

Éric Bernier, comédien

Tout sur lui

Par : Patrick Brunette [18-12-2006]



Éric Bernier
  Éric Bernier

«Moi, je me faisais beaucoup écœurer à l’école», se rappelle Éric Bernier. Plus jeune, il était la cible des railleries des autres élèves jusqu’au jour où il a décidé de faire du théâtre. C’était en secondaire 4. «C’était ma façon de leur dire : chus différent, pis vous allez m’écouter.» Aujourd’hui, on l’écoute, on le regarde et surtout…
on l’admire.


Dans un café du Village, à Montréal, la discussion s’anime avec Éric, comme si on se connaissait depuis toujours. C’est pourtant notre première rencontre. Mais cette impression de le connaître vient du fait qu’il a interprété son propre rôle dans la série Tout sur moi à la télévision de Radio-Canada, la saison dernière. Comme au petit écran, j’ai devant moi un homme posé, réfléchi, qui ne s’esquive pas devant les questions parfois indiscrètes que je lui pose.
Je lui rappelle le premier épisode de cette télésérie signée Stéphane Bourguignon. «J’étais dans une tente avec un petit garçon qui, quand il a su que j’étais gai, s’est mis à crier : Au secours, y’a un pédophile avec moi!» se souvient le comédien, en souriant. Une façon originale de faire son coming-out tout en faisant un pied de nez au cliché éculé pédophilie/homosexualité! «Même qu’au départ, la scène se poursuivait au poste de police alors qu’un agent me disait quelque chose du genre : Tu sais, t’es pas obligé de le dire que t’es gai. Regarde-moi…»
Mais ça, c’est le dernier souci du comédien de 41 ans. Dans une entrevue accordée à La Presse en novembre dernier, il affirmait sans détour que si on ne le réengageait pas parce qu’il a joué deux rôles de gai à la télé (dans Tout sur moi et Les hauts et les bas de Sophie Paquin à Radio-Canada), il s’en foutait!
J’en profite pour lui faire part de mon admiration devant une telle affirmation. Il me regarde d’un air étonné. Je lui demande de me dresser la liste des comédiens québécois ouvertement gais et on est là, à chercher des noms pendant quelques minutes. «Y’en a qui m’ont dit que c’était suicidaire d’accepter ces rôles. Moi, au contraire, je les adore, car ce sont de véritables rôles de composition. Et si ça dérange, tant pis pour les autres.» J’ai devant moi un gars bien dans sa peau… aujourd’hui!

De Chicoutimi à Beyrouth
Né à Chicoutimi, le petit Éric grandit à Trois-Rivières avant de traverser l’Atlantique avec sa famille, direction Beyrouth, au Liban. «Avec le recul, je comprends aujourd’hui que mon fantasme sur les gars de type arabe vient de mon séjour dans cette ville quand j’étais enfant.» Mais les bombardements à Beyrouth forcent la famille Bernier a quitté le Liban.
Son père est ensuite appelé à se rendre en Arabie Saoudite pour le travail. Éric, âgé de 15 ans, préfère aller étudier le théâtre en France. «Là-bas, j’ai vu que je n’avais pas ce qu’il faut pour être acteur, se souvient-il. Alors, j’ai travaillé aux décors, aux éclairages. Mais j’étais nul! Vraiment nul! Je faisais sauter les spots!»
C’est à son retour à Montréal, alors qu’il travaille sur l’éclairage d’une pièce, qu’une metteure en scène le remarque. «C’est Lorraine Pintal qui m’a vu et qui m’a dit que je devrais être acteur!» Heureusement pour nous, au lieu d’être derrière les projecteurs, le voici devant. Il fait de nombreuses tournées avec les Robert Lepage et autres Wajdi Mouawad. Il fallait le voir dernièrement dans la pièce Incendies du même auteur… un rôle qui n’a rien à voir avec le gars sympathique devant moi.

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Les hauts et les bas d’Éric Bernier
Le théâtre, il aime. «Mais tes amours personnels?», lui demandai-je avec audace. «Quand j’étais en France, je me faisais cruiser par des filles, par des gars. J’étais asexué, un genre de Nelligan.» Il avait près de 17 ans, «le look de Robert Smith (The Cure) avec maquillage et cheveux crêpés», mais surtout, il se sentait perdu, «trop poigné pour vivre des expériences avec des gars».
À 23 ans, au Québec, il se marie avec la comédienne Valérie Blais (sa complice dans Tout sur moi). «C’était mon premier amour», me lance-t-il, voyant les points d’interrogation scintiller dans mes yeux. «C’est une grande amitié entre elle et moi. Une amie pour la vie. On s’est mariés… pour la fête!» Un mariage qui n’a pas commencé très sérieusement. «On était à l’église. Une toune de Nana Mouskouri jouait. Le prêtre a commencé son discours, mais sa voix sonnait tellement faux. J’ai vu le bouquet de Valérie sautiller à côté de moi. On est parti à rire! Une crise d’hystérie qui a duré 20 minute!»

La tempête (pas celle de Shakespeare)
«Ma mère se doutait que j’étais gai. Ça l’a soulagée quand je me suis marié.» Trois ans plus tard, il se sépare de Valérie (mais leur amitié se poursuit) et il rencontre un gars. C’est la révélation. Éric sort du placard.
«Ma mère a accepté mon homosexualité par déni. Elle ne me posait jamais de questions.» Les mots se bousculent. Comme emporté par un vent annonçant l’orage, il poursuit : «Dans les soupers de famille, c’est comme si je ne pouvais pas exister, que je ne pouvais pas parler de mes chums alors que mon frère, lui, existait avec sa femme, ses enfants.» Je sens l’amertume dans le flot de ses mots. «J’en suis même venu à avoir des symptômes physiques, une perte de l’audition. Je suis allé en thérapie, et ça s’est réglé.» Fin de la tempête.
N’empêche que, selon Éric, c’est encore difficile pour sa mère de le voir interpréter des rôles gais à la télé. «Je me souviens quand je jouais un gai activiste dans Virginie, elle me disait : Tu peux pas faire ça! »
«Mon père, lui, avait une ouverture plus grande. Sûrement parce qu’il a beaucoup voyagé.» En avalant une gorgée de café, Éric replonge dans sa mémoire pour me faire partager un moment qui me laisse bouche bée. «C’était en 1966, je pense. Au party de Noël familial. Le frère de mon père est arrivé avec son chum, à la surprise générale. Ses frères les ont sortis dehors et leur ont cassé la gueule. Mon père était tellement choqué qu’il n’a jamais revu sa famille par la suite.»
Son père est décédé il y a 13 ans, environ deux ans après qu’Éric soit sorti du placard. «Il a eu un peu peur pour moi, je crois. Il voulait me protéger...»

Prochaine station : Beaudry
Les premières sorties dans les bars gais de Montréal racontées par Éric sont théâtrales, voire cinématographiques.
«C’était à l’ancien K.O.X. J’avais peur. Je me voyais manquer une marche et tomber. Voir tant de monde me mettait dans un état second. À la fois excité et apeuré. Je ne pensais pas en sortir vivant!»
Mais c’est davantage pendant ses huit ans de tournées théâtrales en Europe que le comédien expérimente ses limites. Il visite les clubs d’Amsterdam, de Paris, … «J’avais besoin de vivre toutes les possibilités pour sentir que j’étais vivant, car je viens d’une famille très inhibée.»
En 2005, alors qu’il interprète une galerie de personnages dans Le Mystère d’Irma Vep au théâtre National, il se colle au concours M. Cuir Montréal qui se déroule dans le même décor. Il découvre un milieu très ouvert qu’il ne connaissait pas.
S’il s’est longtemps considéré comme un outsider («je suis rebelle face aux groupes fermés, je réclame le droit d’être unique»), Éric n’a pas peur d’aller de l’avant, de vivre de nouvelles expériences. Découvrir le milieu cuir, plonger dans un rave pour y découvrir une sensualité insoupçonnée… Il a même chanté dans un groupe, BOB (album Unstable Friends en 2003), car «c’est la liberté dans la chanson que j’aime; tout peut arriver sur scène». Avide de nouveautés, Éric Bernier se nourrit de tout ce qui s’offre à lui.

Dernière confession
Éric Bernier est d’un naturel désarmant. C’est un livre ouvert. Je l’écoute parler d’un livre qui l’a marqué, Confession d’un masque de Yukio Mishima. Il avait 22 ans, étudiant en théâtre au Conservatoire, quand il a plongé dans ce bouquin. «Ce que l’auteur dit, c’est que très jeunes, vers 5-6 ans, les gais doivent jouer un rôle, pour une question de survie, car si leur secret venait à se savoir, ça pourrait être dangereux…» Mais devant moi, j’ai un homme qui est loin de jouer un rôle, un homme dans la quarantaine, heureux et visiblement bien dans sa peau. Un gars qui a su mettre en pratique ce qu’il a dit quand il était adolescent : «Chus différent, pis vous allez m’écouter.»


VOIR Le mystère d'Irma Vep au Monument national, du 19 au 30 décembre et du 4 au 6 janvier 2007. SURVEILLER la tournée de la pièce Incendies.
Attendre que les séries Tout sur moi et Les hauts et les bas de Sophie Paquin reviennent sur les ondes de la télé de Radio-Canada.






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