Mardi, 27 septembre 2022
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    Pieds nus

    Haut placé dans une firme publicitaire de renom, K. (ainsi surnommé pour préserver son anonymat) a tout pour être heureux. Son travail lui rapporte des revenus confortables sans qu’il ait à s’épuiser à la tâche et, même plus, sans qu’il ait vraiment à y consacrer de réels efforts.

    Marié depuis deux années, il éprouve un bonheur paisible en compagnie de sa femme avec qui il projette d’avoir un enfant. Bref, une félicité complète et totale.

    C’est paradoxalement la mort de son chat « pour qui il éprouvait un attachement sans borne » qui crève cette petite bulle de tranquillité sereine. Désemparé par la mort de cet animal à la fois libre et soumis, il se surprend à éprouver une certaine insatisfaction face à ce qu’il a accompli.

    Pianotant sur le minitel, il tombe par erreur sur un réseau sadomasochiste où, cédant à une curiosité qu’il ne peut s’empêcher de juger malsaine, il s’introduit sous le pseudonyme de «Pieds nus». Pourquoi un tel alias? Parce qu’il symbolise l’extrême liberté de celui qui vagabonde de par le monde sans être retenu par des réalités par trop prosaïques, mais également parce que l’homme aux pieds nus est par définition dans une position de soumission face à celui qui est chaussé.

    Il fait rapidement la rencontre d’un maître, un universitaire parisien, qui le matera rapidement et brutalement. Entendons-nous, ce qui plaît à K., ce n’est pas d’être en compagnie d’un homme, mais bien d’être réduit à néant, d’être asservi.

    «Mais il ne songeait à personne. Il était seul, et c’était ce qu’il trouvait excitant. Il ne pensait pas: untel me fait des choses mais: des choses se passent en moi. […] Ce qui excitait K., c’était de se percevoir, les yeux fermés, le corps tressautant, corps blanc baigné de sueur, les plantes de pieds nues, martyrisées, de s’entendre crier, gémissant, sa voix rauque étrangère à lui-même, il s’agissait uniquement de lui, un autarque, individu autogène, bisexué, dispensé d’avoir à répondre de rien, affranchi de tout compte à rendre, roulant dans les espaces d’une extase autoérotique purement passive, d’autant plus aiguë qu’elle n’avait à se préoccuper de nulle chose au monde.»

    Débute alors à la descente aux enfers — ou au paradis, c’est selon — de K., qui, peu à peu, ne peut plus se passer de cette domination, de cet anéantissement de sa personnalité et qui, éventuellement, en viendra à tout sacrifier pour devenir pleinement l’esclave de son maître. Esclavage qui se conclura dans une apothéose des plus violentes et des plus morbides.

    Cette négation progressive de la personnalité de K. est assez fascinante à observer, bien que certaines des pratiques décrites pourront répugner certains, notamment dans la conclusion où l’un des moindres maux proposés à l’esclave est de se faire inoculer l’asservissement suprême: le virus du sida.

    Demeure cependant une qualité extrême dans l’écriture de Michael Kleeburg. Le roman ne se contente pas, en effet, d’enfiler les descriptions brutales ou scatologiques, mais offre également une analyse assez fine de la psychologie du personnage et nous permet donc d’en mieux saisir le cheminement.

    Un texte intéressant donc, mais qui n’est pas sans distiller un certain malaise. À signaler la très belle jaquette, qui reproduit un détail du Saint Sébastien de Mantegna.


    Pieds nus / Michael Kleeberg. Paris: Austral, 1996. 184p.

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