Mercredi, 24 avril 2024
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    « Le Ramier » d’André Gide

    « Le ramier » est le surnom codé qu’André Gide et ses amis Eugène Rouart et Henri Ghéon donnaient à un garçon de dix-sept ans (l’écrivain croyait qu’il en avait quinze), prénommé Ferdinand, « parce que l’aventure de l’amour le faisait doucement roucouler dans la nuit ». Ce jeune homme, second fils du maître valet de ferme Firmin Pouzac, qui travaillait pour Rouart, laissa en Gide un souvenir durable et touchant de la nuit du 28 juillet 1907 qu’il passa avec lui (l’écrivain n’avait pas encore 40 ans). 

    « Je me sentais plus jeune de dix ans, écrit l’auteur des Nourritures terrestres. J’aurais crié mon bonheur à tout le monde. » Dans l’urgence de garder ce souvenir frais à la mémoire, il en écrit d’une traite le récit sur sept grands feuillets. Ce texte, il ne l’a jamais publié, ce qui n’était pas coutume, l’écrivain faisant paraître rapidement ses inédits, même ceux à caractère personnel. Il est vrai qu’il ne voulait pas gêner son ami Rouart qui voulait écrire un roman sur le même sujet (lui aussi aura son propre rendez-vous avec Ferdinand).

    Notons que c’est lors d’un séjour chez Rouart, à Bagnols-de-Grenade, dans le sud-ouest de la France, que Gide s’est épris de Ferdinand. Peut-être considérait-il Le Ramier trop explicite pour le rendre public, surtout pour l’époque, où les « invertis » subissaient opprobre, suscitant honte (chez eux) et haine (chez les autres).

    Rappelons également que l’écrivain ne se met qu’en 1909 à l’écriture de Corydon, un essai sur l’homosexualité, publié en 1924 (mais une édition clandestine existait depuis 1919), et qu’il commence en 1920 à rassembler les pages de ses mémoires concernant son expérience pédérastique pour Si le grain ne meurt, qui paraîtra en 1926 (mais le livre était sorti de presse en 1924).

    Le Ramier vient de sortir de l’oubli grâce aux soins de la fille d’André Gide, Catherine. Ce texte initiateur « plein d’une joie de vivre », comme le note Catherine Gide, frémissant et poétique, surprend par son lyrisme, sa sensualité, sa douceur et sa pudeur. Quand Ferdinand, pour crâner, lui suggère, par exemple, de tailler une pipe, Gide refuse : « Je le retins dans son geste, peu vicieux moi-même, et répugnant à gâter par quelque vilain excès le souvenir qu’allait nous laisser tous deux cette nuit. »

    Pendant l’amour, l’écrivain est envahi « par une sorte d’angoisse, d’ébahissement, d’éblouissement » de la beauté du Ramier. Il le trouve passionné et délicat. Cette nouvelle érotique est elle-même toute élégance et toute légèreté.

    Le Ramier est un petit bijou de littérature vive et concentrée. Ferdinand Pouzac est mort de la tuberculose en 1910, il avait 20 ans. André Gide l’a rendu à l’éternité.

    Le Ramier / André Gide, avant-propos de Catherine Gide, préface de Jean-Claude Perrier, postface de David H. Walker. Paris : Gallimard, 2002, 70p.

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