Jeudi, 18 avril 2024
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    « Grandir » : La vie cruelle de Gilles Leroy

    Il est temps de connaître — si ce n’est déjà fait — l’écrivain français Gilles Leroy, qui vient de publier son dixième livre, Grandir, dans lequel il continue d’approfondir ses thèmes, en les confirmant dans un style plus dynamique (l’auteur sait jouer de la vitesse et de la lenteur) et lyrique (un naturalisme poétique), avec une perfection dans l’ampleur temporelle et une sensibilité d’écorché vif qui brûle encore plus.

    Ces thèmes concernent avant tout son histoire familiale, que nous avons reçue par bribes au cours d’une œuvre qui s’est élaborée minutieusement et avec fermeté, dans une composition chorale où l’enfance (la sienne) tient une grande place. On ne sera pas surpris de retrouver dans son roman les figures parentales habituelles : la mère, Anouk, dont le surnom est Nush, cette mère qu’on avait connue dans Maman est morte, et le père, ce play-boy des Machines à sous, au nom abrégé en Pb — et le petit Gilles, qui grandit et porte cette fois le prénom de Will. 

    Gilles Leroy n’a cessé d’écrire ce qu’il vit : L’amant russe (nous en avons parlé dans Fugues) en est l’exemple emblématique. Ses livres, complexes et exigeants, racontent, tout compte fait, toujours les mêmes choses, mais sous différentes facettes, sous d’autres angles, les tournant et les retournant pour leur faire échapper quelques vérités sur une existence dont la cruauté n’est pas le moindre vecteur.

    Ils forment, sans sentimentalisme et sans complaisance, une sorte d’autobiographie ou, plutôt, comme le disait James Joyce, une « autographie »(1), qui puise avec lucidité dans le passé la nécessité de comprendre de quoi on est fait. On est d’où l’on vient, et le roman est le chemin détourné pour faire le point sur soi et sur les autres. Cela ne va pas sans douleur ni tristesse.


    Grandir est magnifiquement construit, avec ses cinq chapitres qui se répondent. Cela commence par un prologue sur des chapeaux de roue, où il est question d’une robe bleue que Nush se fait confectionner, et se termine sur un épilogue, sur cette même robe bleue, défraîchie. Le temps aura fait son temps, comme on dit. Entre ce début et cette fin, sept années s’écouleront, marquées par deux noces (les chapitres « Noces de Franck Vitti » et « Noces de Fred Vitti »), l’une fastueuse, l’autre modeste, se répondant sous le mode de l’opposition et de la négativité.

    Entre ces deux fêtes, une pause (« Unis, désunis »), une réflexion où la désillusion et le désespoir sont annoncés comme définitifs, chevillés à soi pour toujours. La construction binaire du roman renvoie le passé au présent et le présent au passé, dans une circularité où se défait le beau rêve de la vie.

    Will connaîtra dans sa parenté deux amours, l’un hétérosexuel, à l’âge de 14 ans, à la première noce, où il perd sa virginité, et l’autre, homosexuel, à 21 ans, à la deuxième, mais déjà sûr à cet âge adulte de ses choix sexuels (n’a-t-il pas connu le grand amour à Leningrad, à l’âge de 16 ans, raconté dans L’amant russe, et qui est évoqué ici?).

    La vie continue entre les deux mariages, et Will fait sa propre éducation et décide d’écrire. Mais entre-temps, il y a aussi séparation (Pb quitte Nush), chômage (l’usine de cristallerie où travaillent Franck et Fred Vitti ferme) et maladie (Nush, comme sa cousine, a un cancer du sein); il y a ces conditions de vie de la classe ouvrière qui vont de mal en pis, dont Gilles Leroy sait rendre la misère sous une lumière crue, sans mièvrerie : une misère sans gloire, comme sont sans gloire les personnages, avec leurs qualités et leurs défauts, ennemis d’eux-mêmes et des autres.

    Ni pardon, ni pitié, ni salut dans une vie qui ressemble à un chemin de croix, nous dit Gilles/Will. Grandir est un roman d’initiation sombre où un garçon ne cesse d’aboutir à des impasses qui se présentent à lui : les impasses du futur, les impasses du désir. La construction binaire du roman est précieuse pour comprendre le regard de Will, qui voit le monde prendre forme (à la première noce) et se dissoudre ensuite (avec la deuxième), se forclore après à tout jamais.

    Entre les deux, une fracture par l’irruption de sa différence (autant sexuelle que sociale, l’homosexualité et l’écriture) qui le rejette dans les marges de la société, une rupture où les faux-semblants se fracassent, où le simulacre craquèle, où les mensonges s’effacent, où l’on se retrouve seul à affronter cette existence si dure et décevante, alors qu’on la croyait pleine de promesses et de joies.

    Grandir est le livre des extrêmes, que l’écrivain a su nouer avec une intelligence aiguisée, une authenticité éloquente, une mélancolie qui couvre son roman comme un linceul.

    (1) Comme le signale l’auteur dans un texte paru à l’occasion de la sortie de L’amant russe, « À propos de L’amant russe« , in La Nouvelle Revue Française (no 560), Paris: Gallimard, janvier 2002.
    ——–

    Grandir / Gilles Leroy. Paris : Mercure de France, 2003. 297p.

    Gilles Leroy est né le 28 décembre 1958 à Bagneux (France). Après des études en lettres, qu’il abandonne en 1980, il suit des cours d’art dramatique, puis renonce au métier de comédien et choisit l’écriture.

    Ses principales œuvres :
    Maman est morte : récit. Paris : Michel de Maule, 1990. 137p. Réédition : Paris : Mercure de France, 1994. 158p.

    Les derniers seront les premiers: nouvelles. Paris : Mercure de France, 1991. 269p. – Prix de la Nouvelle des lecteurs de Nanterre.

    Les maîtres du monde: roman. Paris : Mercure de France, 1996. 251p. Réédition : Paris : Gallimard, 1998. 261p. (coll. Folio, no 3092). – Prix Valery-Larbaud.

    Machines à sous, roman. Paris : Mercure de France, 1998. 154p. Réédition : Paris : Gallimard, 2000. 179p. (coll. Folio, no 3406)

    Soleil noir: roman. Paris : Mercure de France, 2000. 270p. Réédition : Paris : Gallimard, 2002. 325p. (coll. Folio, no 3763)

    L’amant russe : roman. Paris :Mercure de France, 2002. 146p.

    « André Gide voyage », préface à : André Gide, Voyage au Congo; Le retour du Tchad; Retour de l’URSS; Retouches à mon « Retour de l’URSS »; Carnets d’Égypte, Gallimard, Paris, coll. Biblos, 1993, 574p.

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