Lundi, 20 mars 2023
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    “Défaits” de Dennis Cooper

    L’œuvre romanesque de Dennis Cooper, auteur américain, est traduite de façon accélérée en français. En moins de quatre ans, cinq de ses livres ont été édités en France, dont Guide (P.O.L., 2000), Try (P.O.L., 2002) Frisk (P.O.L., 2002) et Wrong (Le Serpent à plumes, 2002), que nous avons déjà recensés pour Fugues. Écrivain marginal, iconoclaste même, Cooper pourrait séduire le lecteur par ses obsessions sexuelles violentes, dont le meurtre et la pédophilie forment l’enjeu fatal, si ce n’était de son écriture expérimentale qui peut rebuter. 

    Cette écriture est minimaliste, monochrome, aux allures chaotiques, pleine de syncopes, de trous et de redondances, dans laquelle les personnages et les lieux du récit sont brassés en une constante indifférenciation. On en aura encore la preuve avec Défaits, qu’il est à peu près impossible de résumer.

    Disons que ce roman est le contrepoint littéraire à la tuerie de Columbine sur laquelle Michael Moore a donné un documentaire remarqué, Bowling for Columbine, et Gus Van Sant, une fiction extraordinaire, Elephant.

    Son narrateur s’appelle Larry et il a 15 ans. C’est un collégien qui se voit offrir 500 dollars par Gilman, leader d’un groupuscule nazi, pour tuer un autre garçon et, surtout, détruire son carnet personnel. Larry demande à son copain Pete de faire le boulot avec lui. Mais le ressort dramatique du roman se situe ailleurs : dans l’attitude de Larry face à une homosexualité honteuse, dans sa relation incestueuse avec son jeune frère Jim, dans la débâcle familiale (père cancéreux, mère alcoolique qu’il finira par assassiner), dans son rapport (inconsistant, distancié) avec les autres, dans ses pensées et ses conversations à la lucidité languide, décalée, inappropriée.

    Larry, Jim, Gilman et tous les autres adolescents de Défaits sont des êtres en déshérence, se mouvant dans une vacuité morale sans bornes : manger, fumer un joint, baiser et tuer sont équivalents. Et la communication entre eux est impossible. Le roman se veut en prise directe avec l’abjection, devenue simple faire-valoir pour des garçons dont la terrifiante pulsion de mort, mise à jour par leurs actes incontrôlés et leurs propos irresponsables.

    Aucune rationalité chez eux. Que de l’instinct. Ce sont en quelque sorte des bêtes douées de parole (les dialogues prennent une grande place dans le récit). Et cette parole leur sert de défouloir avant de passer aux actes, commis dans un état d’inconscience et de détachement effarant. Leur monde est sans repères. La grande force de Dennis Cooper, pour rendre compte du désarroi de ses jeunes paumés, de leur désespérance amorphe, se trouve dans cette écriture hypertendue qu’on lui connaît, comme si elle était en constante régénération, sous perfusion, se reconstituant par combinaisons répétitives des lieux, des discours et des gestes, remaniant sans cesse un récit sans centre de gravité.

    L’écriture est une machine de dérèglement complet qui dépeint la réalité comme un fantasme permanent et révèle le leurre que serait toute vérité. Le livre devient un traité de «non-savoir-vivre», effroyablement précis, saisissant dans sa cruauté, dérangeant à force de transgression et de pulvérisation des tabous. Un véritable électrochoc.

    Défaits / Dennis Cooper. Paris : P.O.L., 2003. 185p.

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