Mardi, 3 août 2021
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    La société est un speed-dating

    C’est souvent quand on perd une chose qu’on réalise qu’on l’appréciait, voire tout simplement qu’on l’avait : la phrase est un cliché, mais elle n’en est pas moins vraie. Ce que la pandémie covidienne et les mesures sanitaires nous ont fait perdre, c’est ce que j’appellerais le «mouvement des évènements». Avant, une soirée n’était pas seulement une soirée : on finissait par y avoir plusieurs conversations parce que le hasard nous y menait dans différents groupes ou vers différentes personnes. Les soirées entre amis par téléconférence ne permettent qu’une seule discussion. Au mieux les couples qui y participent de leur salon s’échangent quelques mots à voix basse, ou encore on utilise le chat de la plateforme ou Messenger pour des échanges parallèles.


    En s’équipant d’un ordinateur et d’une connexion Internet, on peut étendre son action beaucoup plus loin – on peut savoir plus, transmettre plus, commercer plus, etc. Mais il y a un domaine dans lequel la vie numérique n’a pas encore dépassé la vie physique : il s’agit de la création de sociétés. Un de mes penseurs politiques préférés, Cornelius Castoriadis, parlait d’«autoïnstitution imaginaire de la société» pour décrire de quelle manière une démocratie pouvait devenir plus autonome. Pourtant, si on prend «société» dans le sens plus étroit de «groupe», beaucoup de sociétés s’autoïnstituent réellement.


    À commencer par les organisations qui se fondent avec des statuts officiels (associations professionnelles, partis politiques, organismes communautaires), mais à continuer par tout groupe éphémère dont les règles restent officieuses. Pourtant, des règles, il y en a toujours. Si des participants sont bilingues, la première sera la langue dans laquelle on parle. Même à l’intérieur d’une langue, selon le contexte (travaille-t-on sur un projet ou se détend-on?), on utilisera un vocabulaire plus ou moins technique. Le niveau de blagues permis (les blagues sexuelles ont-elles ou non leur place?) s’y trouve aussi. Ces règles changent avec les groupes parce qu’elles sont toujours choisies par ses membres.


    J’ai eu le malheur d’avoir été longtemps introverti, donc socialement incompétent. Cette caractéristique m’a placé dans une position d’observation par rapport à la socialisation. C’est de l’extérieur de tout groupe qu’on remarque le mieux la vitesse avec laquelle ils se font et se défont – et qu’on jalouse le plus la grande adaptation nécessaire pour passer aussi rapidement de l’un à l’autre, comme si ça allait de soi. Considérant l’immensité de ce qui se passe, ça ne va pas de soi. Chaque fois, c’est un nouveau contrat qui se négocie entre les lignes. À chaque poignée de main, c’est une nouvelle entente qui se signe. À chaque entrée et sortie de quelqu’un d’un groupe, les termes en sont modifiés : souvent imperceptiblement, mais toujours inévitablement. Ainsi va la société.

    Qu’on s’imagine dans une soirée avec trop d’invités pour qu’on reste toujours en grand groupe – disons une vingtaine. Imaginons combien de groupes différents seront formés rien qu’avec 20 personnes en quelques heures. Disons que vous êtes un hôte qui a voulu rassembler des gens avec des intérêts très diversifiés (quand je suis devenu socialement compétent, c’est ce que je me suis fréquemment amusé à faire). À chaque nouvelle arrivée, vous tentez d’orienter la conversation pour inclure le nouvel invité. Éventuellement, il se sera intégré dans un groupe selon ses affinités. Ces groupes d’affinités se brisent à chaque nouvel arrivant, mais se reforment; et ce sont de nouveaux groupes s’ils contiennent une nouvelle personne, au contrat influencé par l’attitude que son comportement démontre et la personnalité que sa conversation exprime.

    Quand l’alcool commence à réaliser son œuvre de lubrifiant social, la formation, la déformation et la reformation de groupes s’accélère encore plus. Selon le niveau d’alcoolémie, soit on se permettra davantage de jouer avec les règles et de dépasser les convenances qu’on le ferait dans la vie quotidienne avec des inconnus, soit on sera rendus carrément incapables de comprendre les règles et de les respecter. Dans tous les cas, on n’échappe pas au jeu de la vie en société : et dans ce cas-là, pour revenir à mes grands termes de tout à l’heure, au jeu de l’autoïnstitution des sociétés.


    J’ai parlé plus tôt de «négociation» du contrat qui se signe de cette manière. J’insiste sur le mot pour souligner qu’il est donc question de rapport de forces. Pour m’être longtemps mal et insuffisamment exprimé oralement, je sais que moins on a contribué à la formation d’une société, aussi éphémère soit-elle, moins on s’y reconnait. Ceux qu’on entend le plus et le mieux feront la société qui leur correspond le plus. Des personnes sympathiques, si on est malheureux au point de ne rien dire, chercheront peut-être à mieux répartir le temps de glace : mais comme ces choses-là se décident très rapidement et changent tout aussi rapidement, on a rarement l’occasion d’y être aussi inclusif qu’on le voudrait. La solution ne peut être que dans la potentialisation (empowerment) des participants, qui doivent apprendre, comme on dit, à «prendre leur place».


    Je nous souhaite de retrouver bientôt ces évènements physiques où se déroule la valse rapide de la socialisation dont je viens de décrire quelques mécanismes. Si j’avais un premier souhait à formuler, ce serait que vous conscientisiez un peu plus ce qui se produit dans la plus banale situation de regroupement – parce que c’est une occasion d’être fier de l’intelligence et de l’autodiscipline qu’il est nécessaire d’y déployer pour en faire un jeu à somme non nulle (où tous peuvent gagner).

    Si j’en avais un deuxième, ce serait que le numérique évolue dans le sens d’une plus efficace autoïnstitution des sociétés : soit au cas où d’autres confinements surviendraient au 3e millénaire, soit pour qu’on puisse faire des évènements trippants comme nos évènements physiques, mais à l’échelle mondiale. Si j’en avais un troisième, ce serait que notre système scolaire propose une éducation civique dont la compétence sociale serait une compétence transversale de base. Parce que tous les parents, aussi aimants soient-ils, n’ont pas les capacités d’un pédagogue ou d’un psychologue pour outiller leurs enfants à «prendre leur place» partout.

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    1 COMMENTAIRE

    1. Nous avons perdu dans ces temps modernes la chose la plus importante qui soit; prendre le temps de connaître la personne en face de soi. Et l’internet est tout faux sur le sujet.
      Il faut prendre le temps de se regarder, de se parler, d’échanger, de discuter; et si cela ne fonctionne pas prendre le temps et dire ouvertement que la relation prend fin. Maintenant, on fait tout avec la machine et donc les vraies relations sociales disparaissent. cela fait une société névrosé qui a peur de tout. on critique en se cachant derrière un écran et on se croit brave.
      Voilà une société en déchéance.
      La solution: se parler ouvertement pour le meilleur et le pire. Et travailler sur son apparence afin de démontrer que l’on prend soin de soi-même, et arrêter de juger défavorablement toute forme de critique à notre endroit… mais pas sur internet mais en personne.
      Ça c’est la société que l’on doit mettre en branle avant que les moins de 40 ans soient tous de névrosés.

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