Mercredi, 22 septembre 2021
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    Pour commencer et pour finir

    Dans le fil de commentaires de mon article de juin 2021 du présent magazine, j’ai eu un échange intéressant avec un lecteur. Le propos de mon texte : moins les échanges numériques sont riches en informations sensorielles (téléconférence -> téléphone -> clavardage), moins on peut les dire sociaux et socialisants. Le lecteur m’a répondu que tout contact numérique est en fait déshumanisant. Plutôt technophile que technophobe, je lui ai fait traverser l’Histoire de la technique de la domestication du feu aux applis de rencontre. Comme « l’été des rapprochements » nous trouvera sans doute – d’alcool et de sexualité – suffisamment réchauffés, je commence ici par ces dernières.


    Ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que les applis de rencontre sont encore plus pertinentes pour les minorités sexuelles LGBTQ+ que pour les autres humains. Partons du chiffre magique de 10% d’homosexuel.le.s proposé par Kinsey dans sa célèbre étude. Un homme hétérosexuel attiré par une femme peut l’aborder en se disant qu’il y a 90% de chances qu’elle soit hétérosexuelle elle aussi. Bien entendu elle peut être indisponible pour d’autres raisons (en couple, mariée, en deuil d’une rupture récente, etc.), mais les chances qu’elle puisse être intéressée sexuellement ou amoureusement sont élevées. Un homme homosexuel attiré par un homme, s’il l’aborde, n’a que 10% de chances qu’il puisse être intéressé (et lui aussi peut être indisponible pour les mêmes raisons).


    La majorité d’entre nous préfèrent cruiser en personne plutôt que sur une appli de rencontre (quoique certains anxieux sociaux apprécient la protection de l’écran). Et une histoire de rencontre à l’épicerie reste plus charmante que celle d’une rencontre sur Tinder. Reste que nous avons 9 fois moins de chances que les hétérosexuels que la belle spontanéité de l’approche d’un inconnu porte fruit. Et si elle ne porte pas fruit positivement, elle risque de porter fruit négativement – au mieux sous la forme d’un malaise, au pire sous la forme d’un mépris. Pour cette raison donc, la technique est un outil de création de relation sur lequel les LGBTQ+ devraient cracher encore moins que les autres. Les bars et clubs rouvrant, le Village redevenant piétonnier, la Butte gaie du parc La Fontaine offrant ses belles courbes à celles des muscles dénudés, nous recommencerons à cruiser en personne. Optimalement, les interventions policières dans les cruising spots seront faites dans les strictes limites de la garantie de la décence publique plutôt que comme retour de l’antihomosexualisme des millénaires passés. Mais dans tous les cas, les applis de rencontre resteront utiles et appréciées.


    Ça, c’est la moitié la plus facile et la moins controversée de mon sujet – la partie « pour commencer une relation au temps du numérique ». Mais concernant la fin d’une relation au temps du numérique, mon « pour » est beaucoup plus nuancé. Et il sera un blâme envers la plupart des manières de terminer des relations que nous choisissons en ce début de 3e millénaire. J’espère donc qu’il suscitera le même genre de remous que mon texte sur le fait d’utiliser les applis de rencontre pour ne pas rencontrer. Beaucoup de personnes s’étaient senties concernées par ce propos, signe que j’avais visé juste. Comme je crois en la possibilité d’une éthique numérique, je profite de toutes les occasions pour y travailler en lançant la réflexion à son sujet.


    Cette chronique est une circonstance parfaite. Je suis un grand fan autant de la Révolution française que de Napoléon. Ce qui peut sembler une contradiction est au contraire très logique : dans les deux mouvements, j’apprécie la volonté de créer du neuf sur les ruines de l’ancien. Je ne pense pas que les ruines sont nécessaires et, avec l’âge, je suis devenu réformiste plutôt que révolutionnaire : mais la remise en question, elle, est toujours nécessaire au dépassement du statuquo. On connait moins le Napoléon auteur, mais il y a encore quelque chose à en tirer. Dans son Manuel du chef : aphorismes, il formule cette perle : «On jouit bien de soi-même dans le danger. En guerre comme en amour, pour en finir il faut se voir de près.» Si on ne voit pas au premier coup d’œil le lien entre les deux phrases, le sens s’impose rapidement : en finir de loin, c’est agir sans danger, donc en lâche. Et il n’y a effectivement que la peur qui semble justifier la lâcheté d’une rupture à distance. J’entends «rupture» au sens large de «cessation de relation», qu’elle soit amicale, amoureuse, familiale, professionnelle, etc.


    Et plus la relation a été proche et intime, plus il y a de lâcheté à la cesser de loin; plus c’est condamnable. Un de mes amis s’est fait laisser par texto après une relation conjugale de cinq ans. Plein de compréhension et de mansuétude, il dit que son ex n’aime pas le conflit. Je n’en trouve pas moins une telle situation aberrante. Comment s’éviter la réflexion : «Est-ce que je mérite si peu?» Même si la décision peut venir d’ailleurs (par exemple ici, sans doute la crainte de souffrir de la souffrance de la personne avec qui on rompt), on n’en garde pas moins le sentiment d’une disproportion d’investissement émotionnel. On voudrait que l’autre ait partagé sa peine jusqu’au bout en assumant le geste présentiellement.


    Le numérique favorise forcément la rupture distancielle, c’est-à-dire la mauvaise rupture. (On pouvait toujours le faire par lettre, mais peu l’ont fait. D’ailleurs la lettre n’était pas aussi couramment utilisée que le sont le clavardage/texto, le téléphone ou la téléconférence aujourd’hui – pour classer les modalités en ordre croissant de qualité de rupture). Ceci dit, ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain. Commençons et continuons nos relations numériquement, dans la mesure du désirable. Mais finissons-les en personne. Acceptons de voir les émotions des autres. Laissons-nous dire tout ce que nous avons à dire plutôt que de répondre par le silence et l’imagination d’une réaction. Je fais le pari qu’avec cette petite innovation, nos relations deviendraient vite plus saines.

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