Jeudi, 28 octobre 2021
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    Transparence totale

    Full disclaimer : je n’ai jamais été un grand fan de la vie privée. Pas que je sois contre la privatisation de tout et de rien; bien au contraire. Mais j’ai toujours trouvé que le concept est imprécis dans le fait et mauvais dans la valeur. Imprécis parce que, si la vie privée s’oppose à la vie publique, elle n’est plus privée dès qu’elle a un public : si vous faites l’amour dans votre salon et que, par la fenêtre, on vous voit de l’extérieur, vous avez un public, et donc votre baise bascule dans votre vie publique. Mauvais parce qu’elle suppose que toute information à propos de vous est plus susceptible de servir à vous nuire qu’à vous aider… ce qui va contre le principe de bonne foi nécessaire à la vie collective.

    Une de mes devises mineures (Dieu sait que j’en ai beaucoup) est «transparence totale». Je me dis que celui qui se cache à quelque chose à cacher. Perso, je n’ai rien à cacher. Je suis partant pour répondre à toutes les questions qu’on a sur moi, tant que le temps permet de faire une réponse suffisante (heureusement, je synthétise de mieux en mieux). Tous mes profils de médias sociaux sont entièrement publics et l’ont toujours été. Je n’ai jamais changé mon nom Facebook – c’est faux : une fois, j’ai changé mon prénom pour «Romain» d’après le nom du personnage que je jouais dans une pièce de théâtre, pour relever un défi lancé par mes collègues de ladite pièce. Mais pendant la période des entrevues pour entrer à la résidence médicale, alors que presque tout le monde changeait son nom pour se rendre introuvable, moi, j’ai toujours gardé le mien. Ça m’a peut-être nui, vu mes positionnements très assumés. Dans tous les cas, j’adhère à cette phrase d’André Gide qui dit qu’il vaut mieux être détesté pour ce qu’on est qu’aimé pour ce qu’on n’est pas, donc je préfère toujours l’authenticité à la dissimulation.

    Cette question s’est toujours posée dans les relations interpersonnelles : que montre-t-on de soi? à qui? comment? pourquoi? Mais elle se pose avec une acuité et une force décuplées à l’ère où notre présence en ligne tend à occuper une proportion de plus en plus grande de notre présence publique. Car l’Internet est souvent une grande place publique.

    C’est un problème pour certains. À mon sens, c’est une solution. Comme sur la place publique physique, on peut y passer des ententes de confidentialité pour tenter de retirer les informations qui y sont échangées de la circulation; mais le public potentiel en étant encore plus large que ceux des évènements physiques, la vie privée y est encore plus difficile à garantir. Ce n’est pas une raison pour ne pas tenter de le faire. Ma raison pour encourager à ne pas tenter de le faire, c’est l’accélération de la circulation de l’information et la valeur qu’elle peut créer dans tous les domaines. (Que la valeur ainsi créée puisse être récupérée par des entreprises qui n’ont en rien contribué à sa production est un autre problème; mais il se règle en reconnaissant la propriété intellectuelle de cette valeur ajoutée et en la payant à qui de droit, pas en l’empêchant d’être créée…)

    Un exemple qui m’agace particulièrement : les listes d’amis Facebook fermées, donc qui ne permettent de voir que les amis communs. Certains le font parce qu’ils ne veulent pas que des contacts professionnels puissent voir tous leurs contacts amicaux. D’autres parce qu’ils ne veulent pas que leur profil puisse servir de tremplin pour contacter des gens sans bonne raison (pour quelque motif que ce soit, quoique la cruise en soit un fréquent). Il y a surement d’autres raisons de le faire.

    Dans tous les cas, je les trouve insuffisantes. Elles ne me semblent pas à la hauteur de la perte de productivité causée par le fait de ne pas pouvoir retrouver en claquant des doigts une personne sur les médias sociaux. Si j’ai parlé à X à la soirée de Y, que nous nous sommes très bien entendus, que nous avons convenu de nous relancer pour tel projet Z, mais n’avons retenu que nos prénoms, j’aimerais pouvoir le retrouver via la liste des amis de Y. Si Y a fermé sa liste d’amis, je suis cockblocked. Évidemment, je ne m’arrêterai pas là et j’irai demander à Y le nom de ladite personne. Mais il ne voudra peut-être pas me le donner, ou alors je devrai justifier la demande, et le tout étirera le processus de contact. On pourrait trouver que ce sont de petits inconvénients. Si on les multiplie par suffisamment de situations semblables, ils deviennent pas mal gros.

    Le tout pour limiter un risque très relatif. On pourra défendre cette opacité (pour l’opposer à ma transparence) en disant que c’est une bonne technique préventive. Je suis très d’accord avec le fait qu’il vaille mieux prévenir que guérir; mais certaines préventions valent mieux que d’autres. Je pense que le cout de la prévention par l’opacité est trop élevé par rapport à ses bénéfices – du moins à long terme. À court terme, elle pourrait bien l’emporter. Mais si on se projette assez loin, on réalise qu’elle empêche de travailler à la domestication du numérique à laquelle j’appelle constamment, ici comme ailleurs.

    Il faut punir par la désapprobation les demandes d’ajout sorties de nulle part et autres contacts sauvages, et réorienter la pression sociale pour qu’elle contribue à assurer en ligne le respect des mêmes règles de base du civisme qu’on comprend si bien dans le monde physique. Il faut apprendre à utiliser ce puissant outil biographique pour évaluer dans l’ensemble la vie d’une personne d’après son profil, au lieu de croire qu’on l’a comprise avec une seule publication. Bref il faut espérer le meilleur plutôt que de toujours s’attendre au pire. Et si on se prépare au pire, faisons-le réactivement, par des replis temporaires sur l’opacité, pour mieux revenir à la transparence dès que la confiance en l’humanité nous sera un peu revenue.

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