Jeudi, 28 octobre 2021
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    Le sculpteur-jardinier Daniel Roy

    C’était l’époque du Flower Power et du Peace & Love. On vivait en commune, pratiquant d’emblée la simplicité volontaire. Puis, on faisait circuler un joint de colombien en écoutant Harmonium et Raôul Duguay sur des microsillons en vinyle noir. C’était l’époque de l’éclatante jeunesse, et de tous les possibles !

    Arrivé en ville après avoir quitté son patelin natal de Waterloo dans les Cantons-de-l’Est, Daniel Roy vient de terminer ses beaux-arts à l’UQÀM. Il a loué un local sur la rue Saint-Christophe près de la rue Ontario, l’a transformé en atelier et expose ses œuvres dans la vitrine. Lorsqu’il déambule dans les environs, il porte une de ses sculptures en bandoulière, une sorte de grosse branche qu’il a patiemment « gossée », retenue par une lanière de cuir. « L’art, clame-t-il, il faut qu’il soit dans la rue, partout ! Il faut que le monde le voit ! »

    Le samedi, parfois, au beau milieu de l’après-midi, il prend dans ses bras ou sur son dos une œuvre qu’il vient tout juste de terminer et se dirige vers la très achalandée rue Saint-Denis. Arrivé sur place, il pose l’œuvre à côté de lui et sort de sa poche les gobelets en plastique et la bouteille de vin rouge qu’il a apportés. Offrant un verre aux passants, il leur parle de sa nouvelle création et discute avec eux. Il se fait son propre vernissage, à l’image de ceux que l’on organise dans les musées et les galeries d’art. Le soir, il continue la fête en allant danser au bar Love dans l’ouest, sur la rue Guy. Entre-temps, il a acquis un four, les outillages nécessaires et commence à modeler des pièces en céramique. Toute une galerie de personnages savoureux et sympathiques sortent par magie de ses doigts. Des acrobates, funambules et équilibristes issus de l’univers du cirque ; des voisins et des amis faisant partie de son entourage quotidien. Il façonne également de petites figurines masculines, tels cette rangée d’hommes debout les uns derrière les autres en ordre décroissant, et ce garçon faisant le grand écart, tenant son sexe de la main gauche et affublé d’une rose dans l’anus — symbole de l’homosexualité…

    Certains prétendent que les artistes sont des visionnaires, qu’ils possèdent un don — des « antennes » — leur permettant de pressentir les choses avant les autres. C’est le cas de Daniel Roy, assurément. Peut-être à cause de ses origines campagnardes, il est l’un des premiers à deviner l’importance que revêtent la nature, et ce qu’on nomme aujourd’hui l’écologie. Les gens du voisinage ayant récupéré un terrain vague à proximité de l’atelier, il s’y rend régulièrement et s’imprègne du lieu. Jusqu’au jour où il décide de sculpter en céramique un chien endormi.

    Un berger allemand grandeur nature accroupi sur ses pattes avant, qu’il va lui-même placer près de l’étang : une offrande aux résidents du coin. Cette initiative, à maints égards, sera déterminante par la suite. Forcé de constater que la sculpture fait mal vivre son homme, il choisit de retourner sur les bancs d’école avec l’intention de devenir jardinier à la Ville de Montréal. Ce faisant, il parviendra à fusionner art et nature, utilisant dorénavant ses talents créateurs à embellir des espaces verts et des mails piétonniers dans les quartiers défavorisés du sud-ouest de la métropole. Ainsi, il pourra renouer avec ses idéaux d’antan et véritablement amener l’art dans la rue. Durant des années, déjouant les règles souvent trop strictes et convenues prônées par ses patrons et confrères à la voirie, il réussira à imposer des approches horticoles plus audacieuses et originales. Dans tel emplacement, il fera livrer des pierres magnifiques et chatoyantes étalées en demi-cercle sur la pelouse ; dans tel autre, il confectionnera des bosquets d’ornement sophistiqués au milieu desquels se dressent des fragments d’architecture locale provenant d’un bâtiment ancestral récemment démoli…

    C’est par son parcours atypique, hors des lieux communs et des sentiers battus que Daniel Roy devient un héros de notre histoire. Comprenant très rapidement qu’il ne possède ni intérêt ni dispositions lui permettant de « marchander » son travail d’artiste dans le réseau habituel des galeries et du marché de l’art, il opère un changement radical, emprunte une voie parallèle et se retrousse les manches. C’est vers les gens ordinaires qu’il se tournera. Habitant désormais à Saint-Henri, c’est pour ses concitoyens des alentours et pour ceux de Pointe-Saint-Charles tout près qu’il œuvrera. À eux qu’il apportera de la beauté et du raffinement, du pittoresque, une qualité de vie dira-t-on, comme on en trouve dans le très cossu Westmount aperçu au loin, juché en haut de la côte. Déjà, derrière chez lui, il a transformé l’allée délabrée en ruelle verte parsemée de fleurs exotiques et agrémentée de sculptures. Des années durant, il n’aura de cesse de creuser, bêcher, pelleter, arracher, sarcler, planter, transporter, désherber, modifier l’espace environnant, le reconfigurer en îlot de verdure accueillant et paisible.

    Au grand plaisir des promeneurs et des enfants, à celui des oiseaux également revenus nicher au creux des feuillages, roucoulant d’aise aux aurores et à la brunante. Aujourd’hui, Daniel Roy est revenu au bercail de son enfance. Un retour aux sources, près de la famille. Il a trouvé une maison aux abords du lac, bâtie sur un vaste terrain jouxté par une forêt. Même à deux pas du centre-ville, le lieu demeure à l’écart, ressemblant à un cul-de-sac au bout d’une pointe de terre isolée. Penché sur son ouvrage, il y cultive toujours son jardin avec mille soins et attentions. Dans l’émerveillement, toujours, de celui qui a gardé son âme d’artiste, ses rêves d’enfant et son cœur sur la main.

    Par Serge Fisette


    INFOS | Céramiques de Daniel Roy, c. 1977. Photos : Claude Guérin.
    Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

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