Vendredi, 3 Décembre 2021
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    Dopam[è]ne-moi où tu voudras

    Avant même d’avoir atteint la dixième chronique (celle-ci) de ce thème, j’avais l’impression d’en avoir épuisé les possibles. J’ai demandé à un ami s’il partageait mon évaluation. Il a commencé par me répondre que j’étais le seul à pouvoir trancher. Puis il m’a dit qu’il espérait quand même que je me serve de ma tribune pour répondre à son «Ensorcellement de l’iPhone» publié dans le «Devoir de philo» du journal Le Devoir. Ne me refusant jamais à un défi, j’en fais le sujet de cette dernière chronique inscrite dans le cadre de «La relation au temps du numérique».

    Je laisse de côté la partie de son texte qui ne concerne que la technique et le numérique. Son idée de la perte d’humanité dans le calcul d’utilité est classique; qu’elle ne soit pas encore totalement dépassée me décourage, mais je contribuerai ailleurs à la faire taire. On n’échappe pas à l’impression que sa critique de la facilité relève du pur masochisme. Cultiver l’effort ne sert à rien si on ne s’assure pas qu’il donne de bons fruits.

    Ce qui m’intéresse le plus, c’est la métaphore de l’enracinement qui traverse son texte comme un fil conducteur. «Étourdi par les médias de masse [et maintenant les médias ‘‘sociaux’’], l’humain est aujourd’hui déraciné à un point tel qu’il ne peut plus s’élever au niveau des choses de l’esprit et donner un sens à l’existence.» L’intérêt prioritaire pour l’information est cohérent avec une époque où de plus en plus de choses se passent actuellement («actualités») – trop pour qu’on les suive toutes – trop pour qu’en plus, tous aient du temps et de l’énergie à consacrer à l’information inactuelle. Faire s’équivaloir «information» et «savoir» est aussi logique quand on a accepté que tout savoir n’était qu’une vérité temporaire, meilleure que celle d’hier, pire que celle de demain.

    La rapidité de notre vie nous rend tous nomades cognitifs. Mais qu’en est-il de nos relations? Pourquoi ses guillemets autour de l’adjectif «sociaux» qui accompagne «médias»? L’auteur affirme également : «La technique est l’opium qui nous dispense d’assumer l’angoisse d’être pour soi-même une question.» Je voudrais profiter de cette phrase, à propos du nouvel opium populaire que serait l’iPhone, pour analyser quels sont les tenants et aboutissants sociaux des techniques communicationnelles numériques. Si mon ami a raison de dire que Steve Jobs est «le revendeur opportuniste d’une drogue dont la dépendance croît avec l’usage», je considère cependant qu’il y a des moyens de contrôler les risques liés à l’usage de cette drogue. Pour éviter de jeter le bébé avec l’eau du bain, il nous faut apprendre, de mauvaise maitresse, à en faire une bonne servante.

    La dopamine est le neurotransmetteur du circuit de la récompense. C’est le circuit cérébral majoritairement impliqué dans le développement d’une dépendance : qu’elle soit à des drogues, aux jeux de hasard, à la sexualité, etc. C’est aussi la dopamine qui est responsable de notre réaction très caractéristique aux likes de médias sociaux. Si même des adultes à l’autoestime bien établie peuvent devenir, en se branchant à Facebook, rien de moins que des putes à likes, c’est à cause de la redoutable efficacité de ce mécanisme. Vous publiez quelque chose parce que, consciemment ou non, vous apprécieriez de savoir que les autres pensent à vous; chaque like vous le confirme; mais chaque like crée aussi l’envie d’en avoir un de plus, dix de plus, cent de plus. Chaque nouveau hit numérique crée chez vous la hâte de la prochaine dose dopaminergique.

    Être dépendant au crystal meth, au blackjack ou au sexe fait aussi de vous des dépendants sociaux – à moins que vous n’ayez trouvé le moyen d’avoir par vous-même un accès illimité aux deux premiers, et que la masturbation solitaire vous satisfasse pleinement. Mais dans ces cas-là, c’est accidentel : alors qu’avec les médias sociaux, la dépendance sociale est directe. Ce dont vous avez des cravings, c’est de l’approbation d’autrui. Plutôt que d’y voir un déracinement, j’y vois, au contraire, un excès d’enracinement social. Ça ne mène pas à un comportement prosocial, au sens de «réalisé pour le bien de la société»; mais ça joue définitivement sur un besoin ancré dans la relation interpersonnelle.

    La manière spécifique qu’ont les techniques communicationnelles numériques de nous ensorceler, c’est de nous ramener constamment à cette question : «Qu’est-ce que les autres pensent de moi?» Dans ce cas, effectivement, nous ne sommes plus pour nous-même une question : nous sommes seulement une question pour les autres. Nous laissons les autres nous définir en totalité. S’ils ne réagissent pas à la publication d’une idée, nous la considérons invalide. Si une photo reste sans like et sans commentaire, nous irons jusqu’à modifier notre évaluation de la qualité du souvenir qu’elle a immortalisée. En faisant des autres les seuls déterminants de notre circuit de la récompense, «nous sommes, à notre insu, devenus leurs esclaves» (ce que l’auteur dit des choses techniques). Si l’excès d’attachement est le problème, je le vois bien plus dans le lien interpersonnel – qui restreint toujours au moins autant qu’il protège – que dans l’utilisation de la technique. Nos plus grands technophiles auraient surement bien plus de difficulté à vivre privés d’accès aux médias sociaux que sans contact avec les médias traditionnels.

    La solidarité est souvent plus bien un problème qu’une solution. Nier l’interdépendance humaine fondamentale ne mène nulle part; mais l’accepter sans se battre fait stagner. On doit apprendre à développer l’autosuffisance dans l’approbation de sa vie.

    Même la personne avec la meilleure autocritique devrait pondérer son autoévaluation par l’évaluation des autres; autrement elle courrait le risque de devenir un monstre de certitude incapable de se remettre en question. Mais on ne doit pas considérer non plus qu’un nombre de likes est une critique pertinente, réfléchie et profonde de sa personne. Il faut être capable de désactiver les notifications de ses applications et d’apprécier les médias sociaux comme moyens d’information plutôt que d’évaluation. Food for thoughts, je l’espère, pour que nous puissions devenir un jour des iPhoneux heureux.

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