Vendredi, 3 Décembre 2021
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    Le temps des cathédrales [de l’esprit]

    En tant que personne qui se veut logique, rien ne m’agace plus que les raccourcis intellectuels. En tant que personne qui aime les mots, rien ne me charme plus qu’une formule marquante. Malheureusement pour moi, les deux sont la plupart du temps incompatibles. Une idée qu’on est capable de résumer en une phrase est souvent une idée simplifiée, donc une idée trahie. Je dois préciser qu’en tant que personne qui promeut la pédagogie, je suis certain qu’on peut toujours trouver des manières plus courtes donc plus efficaces de dire les choses. Mais il faut s’assurer que ce qu’on coupe dans des explications n’est que du contenant superflu – et non du contenu essentiel.

    J’ai commencé par être agacé quand, lors de la formation de son premier cabinet paritaire, le Très Honorable Justin Trudeau s’est justifié en disant : «Parce qu’on est en 2015». En tant que tel, le moment ne justifie rien. Le chiffre vient du fait qu’arbitrairement, il y a près de deux millénaires, on a choisi de fixer une certaine date comme point 0 de l’Histoire en fonction de la supposée naissance de Jésus… rien que pour donner plus de poids au christianisme qu’on voulait faire partir de lui. Et puis, qu’est-ce que 2015, même pas rond, dit de plus que 2010? ou que 2000? S’il avait fait référence au centenaire d’un évènement significatif dans la lutte féministe, j’aurais compris : 100 ans est une durée, et même si les durées n’ont pas de signification fixe, elles en ont plus qu’une aléatoire année dans un calendrier religieux pour la population majoritairement postreligieuse que forment les Occidentaux d’aujourd’hui.

    Puis j’ai fait le lien avec une phrase attribuée à Victor Hugo : «Rien n’est plus puissant qu’une idée dont l’heure est venue.» Ayant un faible pour Victor Hugo, et rêvant qu’une de mes idées corresponde à cette description, j’ai toujours apprécié cette citation sans trop la questionner. Pourtant, cette notion d’«heure venue» n’est-elle pas aussi creuse au fond que la justification de Justin Trudeau? N’est-ce pas la puissance d’une idée qui fait que son heure viendra plutôt que le contraire? Ça ne semble qu’une autre manière de mettre la charrue destinée avant les bœufs humains.

    Je considère certaines déclarations du premier ministre canadien relativement superficielles. (En tant qu’ancien citoyen de la circonscription électorale fédérale de Papineau, j’ai déjà voté pour lui. Amèrement déçu, je suis par la suite passé au camp du Parti conservateur du Canada, pour des raisons que je détaillerai surement plus tard.) Mais je n’oserais pas dire que Victor Hugo est superficiel. Si lui et Justin Trudeau commettent la même erreur logique, pourtant, je suis obligé de les en blâmer également. Je dois alors admettre que la cause n’en est probablement pas seulement la superficialité, mais sans doute plus une tendance aux envolées lyricopolitiques. Que celui qui n’a jamais péché leur jette la première pierre : et en la matière, j’avoue ne pas pouvoir le faire.

    Et donc, quand l’heure est venue (!) de choisir le titre de ma nouvelle chronique dans le Fugues, j’ai tout de suite pensé à paraphraser cette formule de Justin Trudeau. Mais au lieu de l’année, dont la précision rend suspect le «parce que» qui la précède, je me suis dit que je parlerais de notre millénaire. Peu de gens sont assez conscients assez souvent du fait que nous sommes entrés il n’y a pas trop longtemps dans un nouveau millénaire (sauf peut-être quand ils chantent «Le temps des cathédrales» de Notre-Dame de Paris ). Entendre et lire «3e millénaire» me stimule personnellement beaucoup plus que «21e siècle». Si 21 ans depuis le début du nouveau millénaire, c’est peu, 21 paquets de 100 années depuis le début du nouveau calendrier, c’est beaucoup. En comptant en millénaires, on parait au moins se laisser une chance de bâtir du neuf. D’ailleurs, parlant de «bâtir» et de «cathédrale» : le père du concept de «stress», le Dr Hans Selye (qui a surtout travaillé au Québec), parlait de sa «cathédrale du stress». Intéressante – et glorifiante – métaphore de ce qu’un esprit peut construire par la puissance de sa pensée.

    Je continuerai dans cette chronique ce que je fais depuis déjà deux thèmes/titres dans ce magazine (Juste les mots justes -> La relation au temps du numérique) : je me permettrai de parler de sujets non exclusivement LGBTQ+. D’autant que je ne blogue plus pour Québecor et que retourner aux argumentations sur le blogue personnel me tente peu. Je profite de mon public déjà partiellement captif pour continuer de proposer autre chose. Pourquoi? Parce que j’en ai l’occasion. Parce que je pense qu’il le mérite. Et parce qu’on est au 3e millénaire. Ce millénaire me rend optimiste, contrairement à l’effet qu’il exerce sur beaucoup d’autres. Mais je resterai confiant en lui seulement dans la mesure où nous deviendrons disponibles aux possibilités qu’il nous offre. Le plus grand risque qu’on peut y courir, c’est d’être fermé à son potentiel. Ce serait la garantie du statuquo.

    En un mot, il faut s’ouvrir l’esprit. L’expression est clichée; ceci dit, une récente prise de champignons magiques me fait soupçonner qu’elle a été inspirée par les psychédéliques. Si c’est vrai, il y a peut-être de la place pour la déclichéiser. Parce que si cette substance ouvre l’esprit, c’est en défonçant ses limites à grands coups de bélier. Qui a dit que l’ouverture d’esprit était facile? Étant donné qu’elle fait sortir de sa zone de confort, la maintenir doit logiquement demander un effort. S’ouvrir l’esprit et le garder ouvert sont des sports psychiques. Quand aurons-nous des athlètes de ceux-là? Peu de ceux qui disent les pratiquer le font assidument. Beaucoup se figent; encore plus se réinventent – comme par hasard – toujours dans la même direction. Il faut se confronter, à soi et aux autres. C’est un investissement qui en vaut la peine. J’espère que cette chronique sera pour mon lectorat quelque chose comme un unsafe space. Ce sont ceux où on apprend le plus.

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