Dimanche, 25 septembre 2022
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    Parce qu’on est au 3e millénaire: Les médecins de la culture

    La pandémie covidienne aura appris à beaucoup de monde ce qu’est un virus – et surtout ce qui le différencie d’une bactérie. Elle aura fait entrer dans le vocabulaire de plusieurs personnes des concepts tels que «contagiosité» et «mortalité». Elle aura mis des chiffres sur les limites des systèmes de santé, souvent conçues dans l’abstraction. (Des temps d’attente plus ou moins long aux urgences, après tout, ça frappe quand même moins l’imaginaire que des risques de débordement de lits aux soins intensifs…) Elle aura fait comprendre à de nombreux citoyens comment agit un État : tant l’ampleur de ce qu’il peut imposer que les moyens par lesquels il devrait tenter d’éviter d’imposer.


    Bref la pandémie covidienne – pour citer une expression malheureusement devenue sujette aux moqueries –, a été une fantastique école de la vie. On aurait pu s’en passer. On aurait dû pouvoir s’en passer. Mais quand on ne sait pas assez pour empêcher des catastrophes, il est presque inévitable que les catastrophes qui arrivent apportent le savoir qui aurait pu les empêcher. Comme on dit de la politique, si vous ne vous occupez pas de la connaissance, la connaissance s’occupera de vous.

    Mais je ne ferais pas oeuvre très utile si je m’arrêtais là. Que les Québécois – surtout francophones – soient en retard sur d’autres nations en termes d’éducation n’est une nouvelle pour à peu près personne. Je tiens à aller plus loin. Je tiens à propager une idée (pas le virus; désolé, je devais la faire) à laquelle j’ai été exposé cette année, et qui a depuis fait son chemin dans mon cerveau au point d’infecter tous ses neurones. Elle me charme parce qu’elle est audacieuse et, tout comme moi, foncièrement interdisciplinaire. Qu’elle relie deux de mes champs d’intérêt les plus forts est la cerise sur le sundae. Si je trouve qu’elle a sa place dans cette chronique, c’est surtout parce que je crois qu’elle pourrait être la base d’une réforme porteuse pour les démocraties du 3e millénaire.

    Il faut rendre à César ce qui revient à César, à Dieu ce qui revient à Dieu, et – puisque la personne qui a présenté cette idée devant moi n’aime probablement aucun des deux – au sexe ce qui revient au sexe. Calmez-vous les hormones! Ce n’est pas un amant qui m’en a parlé. C’est plutôt dans une salle très protocolaire de l’Hôtel du Parlement à Québec, une des rares fois que j’ai porté un veston dans ma vie, que ça s’est passé. D’où sort le sexe, donc? C’est que la porteuse de cette proposition est une vice-présidente de Les 3 sex*, un organisme de promotion de l’éducation sexuelle. Estelle Cazelais, que j’ai eu la chance de rencontrer pendant les Rencontres Action Jeunesse de Force Jeunesse de novembre 2021, détaillait ses revendications au ministre de la Santé et des Services sociaux Christian Dubé.


    (J’y étais moi-même pour porter celles du Forum de la relève étudiante pour la santé au Québec [FRESQue], un rassemblement d’associations étudiantes que je préside cette année.) Estelle, avec une théâtralité qui lui est propre, mais qui happe inévitablement son auditoire, a lancé comme au passage cette pensée d’autant plus forte qu’elle semblait lui être venue sur le coup : vu la complexité des problèmes de notre temps, une fusion du système de santé et du système
    d’éducation est nécessaire.

    Pas une fusion pure et simple. Pas une fusion de façade non plus, du style «on ne fait que réunir les deux (ou trois, quand le ministère de l’Enseignement supérieur est distinct) ministères, et voilà! tout est réglé». L’idée est plus subtile (et à partir d’ici, la mienne s’est superposée à celle d’Estelle au point que je n’arrive plus à les différencier, donc si je suis partant pour lui en laisser la propriété intellectuelle, elle ne peut pas être considérée responsable de ce qui se retrouve sous ma plume!). Il s’agit plutôt de se demander : qu’est-ce que l’hôpital peut tirer de l’école? et comment l’hôpital peut aider l’école?

    La réponse à la première question est plus évidente. Toute connaissance en termes de santé – ce qu’on appelle la «littératie en santé» – peut servir à améliorer la santé. Non seulement les soins à un patient bien informé seront facilités, mais encore, ils seront moins nécessaires, puisque l’information peut contribuer à orienter ses actions vers la prévention. Pas obligatoirement, parce qu’on peut fumer et se bourrer de fastfood même en sachant à quel point c’est mauvais pour sa santé; mais ça peut y participer. Aussi, de manière plus systémique, la recherche tend à démontrer les avantages financiers d’investir dans la prévention plutôt que la guérison. Cette conclusion restera sans impact si seuls les chercheurs la connaissent; mais quand tous seront au courant, et quand tous pourront mettre des chiffres sur de tels avantages – tant aux niveaux personnel que collectif –, ça pourrait réorienter les choix – tant personnels que collectifs.

    La réponse à la deuxième question est moins évidente. Ici, ce sont purement mes idées, et pas celles d’Estelle (que je sache…). L’école peut s’inspirer de l’hôpital si elle se voit comme une médecine de l’ignorance. Friedrich Nietzsche disait que le philosophe était le médecin de la culture; vu la popularité limitée de la philosophie, et le potentiel plus grand de la scolarisation, je préfère dire que le pédagogue est le médecin de la culture. Mais encore faut-il, pour bien la soigner, qu’il prenne son rôle au sérieux. Je suis partant pour gonfler son salaire, si les attentes envers lui sont gonflées d’autant.

    L’enseignement est aux sciences humaines ce qu’est la médecine aux sciences naturelles : une pratique qui peut faire flèche de tout bois théorique pour se perfectionner. Le bon enseignant est au moins bon psychologue, bon sociologue et bon politologue. Ordre professionnel des enseignants? sélection sévère pour l’admission universitaire? C’est évident, mais ce ne sera pas assez. Les enseignants sont comme des neurochirurgiens qui agissent sur les cerveaux par
    le scalpel de leur parole. Il est temps d’arrêter le charcutage des esprits.

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