Samedi, 25 juin 2022
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    Juridiciser l’amour

    On dit de la période historique de la Renaissance, qui marque le passage du Moyen Âge aux Temps modernes, qu’elle fait revivre l’Antiquité grécoromaine. Mais c’est plus souvent Athènes que Rome qu’on ressuscite à travers elle. J’aime assez Socrate, Aristote et la démocratie pour ne pas trop m’en plaindre. Mais je pense qu’il y avait aussi beaucoup de bon chez les Romains qu’on a trop longtemps négligé. Je ne pense plus que remplacer toutes les langues mondiales par un nouveau latin serait bénéfique, et en termes de réseau mondial de routes, les voies numériques sont bien plus ensoleillées que les chemins physiques. Pour ce qui est des symboles de l’Empire, l’aigle a été brulé d’avoir été repris successivement par les États-Unis, par Napoléon et par Hitler (le sien descendant directement de Rome via le Saint Empire romain germanique).


    Ce que je nous propose de reprendre des Romains, dans la Nouvelle Renaissance que je nous souhaite pour le 3e millénaire, c’est leur passion pour le droit. C’est un corollaire logique de tout le reste : les excès de la table et des corps, les entreprises militaires ambitieuses, la volonté de conquérir le monde ne peuvent être compensées que par une autodiscipline qui s’incarne le mieux dans la juridicisation de la totalité de vie civile. Napoléon l’avait compris lui aussi : pour pérenniser les idéaux de la Révolution française, il fallait leur donner une structure solide, donc légale – d’où son Code civil.

    La suggestion que je présente ici s’élabore dans ma tête depuis le temps de mes amours d’adolescence. Toujours en arrière-plan, parce que je ne me suis jamais arrêté très longtemps pour y penser. Vu ma vitesse d’écriture, même la rédaction d’un travail final de 27 000 pour un cours collégial interdisciplinaire nommé «Regards croisés sur le phénomène amoureux» n’est pas un très long moment. La phrase finale annonce une partie du projet : «Nous croyons cependant que l’amour postmoderne, en révélant toujours plus son nihilisme et son antihumanisme, en se radicalisant dans les failles amoureuses déjà ébauchées, finira par faire comprendre la nécessité d’une éthique qui, pour l’instant, vu le manque de conscience claire du problème, pourra sembler folle et démesurée.» Elle permet aussi de voir que j’écrivais à l’époque avec un pompeux nounoiement et de lourds concepts, que j’ai heureusement abandonnés depuis. Mais en parlant d’«éthique» plutôt que de «droit», elle trahit l’idée que je présentais.

    Cette idée est celle d’un Code du cœur – on reconnaitra la référence napoléonienne. La première apparition du concept date de ma pièce de théâtre Les mignons : l’amour c’est la guerre!, qui a mené quelques années plus tard à la chronique du même nom dans le présent magazine. Le 55e épisode de cette chronique s’appelle justement «Le Code du cœur» et présente, sous forme romancée, cette possibilité qui avait grandement rassuré le révolutionnaire romantique que j’étais à mes 17 ans : celle que le tourbillon des relations interpersonnelles puisse devenir moins destructeur qu’il ne me semblait l’être. N’était-ce pas, justement, le motif principal de l’existence de la justice? Et si elle ne s’appliquait pas aux relations amoureuses, qui pouvaient être si destructrices, la solution n’était-elle pas simplement de l’étendre jusque-là – de juridiciser l’amour?

    La proposition semblera absurde à certains. Elle ne l’est pas tant que ça. D’abord, elle ne créerait pas un précédent aussi monstrueux qu’on peut en avoir l’impression. Si j’en avais l’impression à l’époque où je l’ai conceptualisée, c’est que je n’avais pas suffisamment été exposé à la politique. J’ai récemment constaté, à travers l’hyperactivité législative de Simon Jolin- Barrette, comment une réforme en profondeur peut être rondement menée. Bien que les principes de la réforme en cours du droit familial québécois aient été défendus par de nombreux juristes depuis longtemps (la dernière datant des années 1980), elle affecte significativement la manière dont les citoyens nouent leurs relations, même en dehors des liens sacrés du mariage – les seuls liens affectifs jusque-là considérés comme contractuels à part le statut de conjoint de fait, qui n’a de signification que fiscale.

    À partir de là, qu’y a-t-il de si incroyable à considérer que les relations amoureuses entre personnes n’habitant pas ensemble puissent être, elles aussi, encadrées par le droit? On dira que la réforme du droit de la famille se justifiait par le bienêtre des enfants. Mais même si le projet de loi 2 concerne effectivement plutôt la filiation, les consultations citoyennes initiales ont aussi englobé la question de la conjugalité. Elle était moins pressante, et je peux comprendre qu’elle ait été mise sur la glace. J’espère pourtant qu’elle sera prochainement remise sur le feu. Pourquoi? Parce que les problèmes qu’elle peut contribuer à régler, eux, ne sont pas si facilement cryogénisés.

    Que sont ces problèmes? Les engagements amoureux trop vite pris et trop vite brisés; la non-considération de la responsabilité que crée la sexualité, partielle en termes émotifs, complète en termes corporels (#ITSSNonDéclarées); la permission que trop de personnes s’accordent, au nom du principe de l’autonomie de l’adulte, de briser tous les coeurs qu’ils veulent.


    Et je porte le blâme en le prenant, l’ayant trop fait moi-même et ayant trop utilisé cette excuse. Je crois maintenant que ce principe n’est pas absolu, d’autant plus que l’amour rend souvent aveugle et empêche donc de considérer que le consentement amoureux est aussi libre et éclairé que celui obtenu dans d’autres contextes relationnels.

    Le consensus semble s’élargir autour de la notion spidermanienne qu’«avec les grands pouvoirs viennent les grandes responsabilités». En parallèle de l’éducation, le droit est le principal outil de responsabilisation que connait l’humanité. La perspective de devoir faire un procès à une baise d’un soir ou à une fréquentation de quelques mois nous paraitra étrange. Mais si c’était un moyen d’éviter aux générations futures la souffrance subie aux mains des «délinquants relationnels» (Michel Onfray) et autres «smooth criminal[s]» (Michael Jackson)? Reste à déterminer si le risque sur la spontanéité amoureuse serait trop élevé. Quand la prudence limite au point de castrer toute initiative, l’expérience humaine en pâtit. Juridiciser l’amour nous y condamnerait-il?

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