Vendredi, 9 Décembre 2022
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    Parce qu’on est au 3e millénaire: Klaxons, casseroles et autres non-débats

    J’habite sur Sainte-Catherine Est et je télétravaille (et « télétudie »). Normalement, à part les soirs à cause du Club Date juste en face — tous les jours de la Fierté —, je peux oublier que j’habite sur une rue passante du haut de mon 2e étage bien insonorisé. Depuis un moment, cette réalité plutôt dérangeante pour le tuteur et l’amateur de silence que je suis en alternance me frappe de plein fouet. Pourquoi ? Parce que les camionneur.se.s n’arrêtent plus de klaxonner pour faire entendre leur refus de se faire imposer la vaccination anticovidienne. Assis à mon bureau près de la fenêtre, je sursaute constamment.


    J’en étais au départ profondément agacé ; pire encore, j’étais en colère. Je partageais le diagnostic d’intimidation posé par certain.e.s chroniqueur.se.s. Peu à peu, ceci dit, mon mépris s’est transformé en pitié. Pas que je déresponsabilise les camionneur.se.s : de la même façon je me responsabilise beaucoup, donc j’attends que les autres en fassent autant. Mais comment le faire quand on ne peut même pas avoir idée de ce dont on peut se rendre responsable ? Je ne sais pas si c’est ma conscientisation de la chose qui m’a réorienté vers l’éducation, ou si c’est l’inverse : que ce soit l’œuf ou la poule qui soit arrivé en premier, j’ai désormais une forte tendance christique : « Pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font. »


    Je ne pardonne rien aux gens qui savent ce qu’ils pourraient et ce qu’ils devraient faire, mais ne font rien ; je pardonne tout à ceux qui sont incapables d’imaginer qu’ils pourraient être autre chose que ce qu’ils sont. Comment peut-on le leur reprocher ? Peut-on s’attendre à ce qu’ils sortent de nulle part la connaissance qu’ils n’ont pas ? Moi-même, qui me considère pathologiquement curieux, mes élargissements d’horizon les plus rapides et forts m’ont été imposés plus que je les ai choisis. Et s’il ne pouvait pas en être autrement ? Si toute progression ne pouvait venir que d’une déstabilisation ? Ça tendrait à donner du poids à mon hypothèse selon laquelle un des principaux avantages — sinon le seul — de la vie en société est que les autres peuvent nous surprendre. Dans ma précédente chronique, j’ai parlé de la Nouvelle Renaissance que je nous souhaite. La première s’étant ancrée dans l’héritage grec, j’ai tenu à rappeler ce que nous pouvions reprendre des Romains. Des Grecs antiques, cela dit, il y a encore beaucoup à hériter. Le personnage (semi-mythique) dont je crois que nous avons le plus à apprendre est Socrate. Par sa décision d’assumer son rôle de dérangeur public, il est devenu, à mon sens, le premier et le plus grand pédagogue. Après tout, le meilleur enseignement n’est-il pas celui qui rappelle qu’on peut devenir encore meilleur.e, même quand on croit avoir atteint le sommet ? Cette connaissance-là est un préalable nécessaire à toutes les autres.


    Si les camionneur.se.s klaxonnent, c’est qu’ils et elles savent trop peu comment être de meilleur.e.s citoyen.ne.s. La récente invasion d’Ottawa le montre encore plus crûment. On me dira que je les excuse trop vite. Ces camionneur.se.s ne peuvent pas manquer de perspective politique au point de s’imaginer que c’était le seul moyen possible d’être entendu.e.s par le gouvernement. Seraient-ils et seraient-elles si peu éduqué.e.s ? Le problème va au-delà de l’éducation formelle ; je parle d’éducation civique. Nous, étudiant.e.s, baignant dans la scolarité et la perspective universelle qui est censée en découler, n’avons pas trouvé beaucoup mieux pour nous faire entendre : en 2012, les casseroles parlaient au lieu des klaxons. Mais une percussion de casserole n’est pas un argument ; un coup de klaxon n’est pas une idée. Ils surviennent quand on s’imagine ne pas avoir d’autre moyen de participer au débat public : cela dit, ni l’un ni l’autre ne font véritablement avancer le débat.

    On me dira que les membres de la communauté étudiante ont contre eux leur jeunesse. Il suffit d’attendre qu’ils gagnent un tant soit peu de maturité et, de leadeurs du mouvement étudiant, ils deviennent députés. La plupart ne s’impliqueront pas directement dans la vie politique, mais graviteront dans les sphères qui pèsent sur elle : professions libérales, médias, recherche… Peu de personnes qui ont poursuivi des études supérieures deviendront camionneur.se.s. De même, celles-ci sont proportionnellement bien moins représentées dans les rangs des complotistes. Pardonne-leur : elles ne savent pas ce qu’elles font. Mais le fait d’accorder ce pardon n’est qu’une première étape. Si on s’y arrête, il ne sert à rien. L’essentiel est encore de trouver les meilleurs moyens de faire réaliser à ces personnes ce qu’elles font — pour qu’elles arrêtent.

    La seule réponse, ici comme dans tout : l’éducation. Mais la plupart du temps, quand on a donné cette réponse, on n’a rien dit. Le défi reste de déterminer les modalités éducatives efficaces. En matière d’éducation civique, je pousse depuis longtemps l’idée de la développer par le biais de cours sous forme d’assemblée délibérante. Mais ce ne sera pas suffisant si, après le court temps de vie passé sur les bancs d’école, ni agora ni forum n’existent pour continuer l’exercice. Dans ce cas, la fracture cognitive continuera à se creuser entre ceux et celles qui savent et ceux et celles qui ignorent. Plus encore que l’inégalité de revenus — qui n’en est qu’un symptôme — c’est la principale menace sociale du millénaire.


    Les Socrate de notre époque ne peuvent plus, comme ils le font actuellement, s’isoler dans leur tour d’ivoire et se relancer entre eux la balle de l’esprit en se moquant de la stupidité du monde environnant. Ils lui doivent de l’élever avec eux. Ils le lui doivent parce qu’ils pourraient en tirer plus qu’ils ne le pensent. Ils le lui doivent pour retransmettre ce qu’ils ont reçu des dieux ou du hasard : prophétie provocatrice ou intelligence supérieure. Ils le lui doivent parce que, s’ils ne le font pas, le reste du monde finira de toute manière par les condamner à mort : pas physiquement, on peut l’espérer, mais symboliquement du moins. Dérangeons-les publiquement plutôt que de murmurer contre eux à leur insu, hypocritement. L’hypocrisie aussi est un refus de débattre.

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