Samedi, 1 octobre 2022
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    Chirurgie vs jalousie

    Depuis que j’ai entendu dire qu’on commençait à traiter l’épilepsie par neurochirurgie localisée, je suis de près le développement de la technique. J’y ai un intérêt personnel. Je ne suis pas épileptique, mais bipolaire; et comme les traitements pharmacologiques de la bipolarité sont souvent des antiépileptiques, on suppose qu’il existe des similitudes neuronales entre les deux maladies.


    M’imaginer qu’on puisse un jour traiter mon trouble mental définitivement me fait pas mal triper. Donc j’attends et j’espère. Entretemps, je ne peux quand même pas m’empêcher d’extrapoler. Je n’ai pas eu besoin d’être informé de ce traitement pour comprendre que les comportements se jouaient dans le cerveau. Mais qu’on soit habitué de penser qu’ils s’y décident ne rend pas du même coup familière l’idée de les décider en manipulant physiquement le cerveau. La plupart des gens connaissent ou ont entendu parler de Phineas Gage, cet homme à la tête traversée par une barre de fer dont la personnalité en a été transformée… pas pour le mieux, ceci dit. À défaut, tout le monde a entendu parler de lobotomie. Mais qu’on puisse microchirurgier pour microtransformer est une possibilité neuve – qui, à mon sens, ouvre tout un un monde de perspectives d’amélioration de l’humanité.

    Posez-vous la question : si vous pouviez vous faire opérer pour modifier votre esprit, que changeriez-vous? Certaines personnes répondront sans doute «Rien», parce que l’idée d’un changement aussi facile leur répugne. Moi, je n’ai rien contre le fait de concentrer mes efforts aux endroits où ils sont nécessaires. Je suis d’accord pour dire que certaines choses méritent d’être changées par l’apprentissage et l’autodiscipline. Je suis plutôt fier de sentir que ma capacité à respecter un horaire pour avancer mes projets vient de ma volonté autonome. Mais je n’aurais rien contre un peu d’aide chirurgicale pour dompter les incontrôlables fringales de chips et de bonbons qui me prennent trop souvent…

    Semi-blague à part, si j’avais à décider d’une seule chose à changer chirurgicalement dans mon esprit, ce serait ma jalousie. Le lectorat qui m’a suivi saura peut-être déjà que je suis un polyamoureux repenti. Plus exactement, il faudrait dire que j’étais un polyamoureux théorique, et que j’en suis arrivé à la conclusion que l’idée même du polyamour est une contradiction dans les termes. Je suis donc désormais un monoamoureux convaincu. Théoriquement, ça n’empêche pas plusieurs relations parallèles, tant qu’elles sont alternées – le tout dans la transparence, bien entendu.

    Mais si je suis un monoamoureux exclusif, relationnellement et sexuellement, c’est à cause de la jalousie. C’est parce que j’ai réalisé qu’envers et contre toute l’idée que je me faisais de moi-même, ou plutôt de tout l’idéal humain que je tentais d’atteindre, je pouvais être terriblement possessif. J’avais beau me dire que ma relation idéale en est une où les partenaires sont l’un pour l’autre des tremplins plutôt que des boulets, où ils se servent à voir mutuellement plus loin plutôt qu’à se regarder l’un l’autre… j’ai beau me le dire toujours, reste que je subis encore les contrecoups d’une jalousie que je me suis infligée à moi-même du fait d’une relation dont j’ai moi-même insisté pour qu’elle soit sexuellement non exclusive. Parlez d’un gars qui se connait mal! La réflexion sur ces conséquences auto-infligées m’a donc ramené au tranquille bercail de l’exclusivité.

    Je n’en considère pas moins que c’est une limite. Je conçois qu’il est difficile d’envisager qu’une personne puisse être la meilleure pour une autre dans toutes les catégories; que plus la diversité d’activités que font les humains augmente, plus cette possibilité est improbable; et qu’il y a de la richesse à ne pas s’empêcher de bénéficier de ce que peuvent apporter d’autres personnes. Mais je reste jaloux. Pourquoi? La jalousie est une ruse des gènes visant leur préservation et leur transmission. Chez les gais en particulier, elle est tout à fait inutile. Je le reconnais, elle s’entremêle à des questions d’estime personnelle qui expliquent les variations de son intensité. (Ce qui fait que quand j’étais à mon plus bas, une psychiatre m’a dit que je courais le risque de faire un Guy Turcotte de moi-même; ç’est rough, mais ç’a eu l’effet recherché.) Pourtant, j’y vois un produit de la sélection naturelle qui n’a plus sa pertinence. Comme le coccyx, c’est un vestige qui ne sert qu’à se faire mal quand on tombe trop directement dessus.

    Je reste persuadé que sans cette base biologique, tout l’édifice psychologique de la jalousie s’écroulerait. Pour montrer une idée de son ampleur, voici une dissection de ma propre jalousie. Mon estime personnelle, même si elle se solidifie de plus en plus, reste toujours à consolider. Et donc elle reste susceptible d’être fortement affectée par le fait que la personne que je valorise le plus en valorise davantage une autre. Je veux que la personne que je trouve la plus intelligente le pense aussi de moi. Je veux que la personne que je trouve la plus belle le pense aussi de moi. À défaut que ça puisse toujours être le cas, j’accepte le compromis que la personne dont la moyenne d’intelligence et de beauté est la plus élevée pour moi se dise aussi en retour que, de mon côté, la moyenne est la plus élevée – même si d’autres ont plus de la première ou de la deuxième.

    (Je simplifie le tableau avec deux seuls traits pour faire comprendre l’idée, mais évidemment, il en entre beaucoup plus dans le fait que j’aime quelqu’un…) Si je n’étais pas jaloux, je n’aurais probablement pas à accepter ce compromis. Je serais moins affecté par ce que fait la personne que je valorise le plus dans tel ou tel domaine. Et je ne pourrais pas être suprêmement affecté par l’idée/le fait qu’elle couche avec quelqu’un d’autre.

    C’est pour cette raison que je n’hésiterais pas une seconde à utiliser la neurochirurgie pour me guérir de ma jalousie. J’ai tenté de le faire autrement, et l’échec a été lamentable. C’est une meilleure utilisation de la technique que pour faciliter mon régime, non? Si on finit par pouvoir le faire, de toute manière, ça sera dans un bout de temps. Mais considérant que c’est une grosse question, ça vaut la peine de commencer à y penser.

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