Vendredi, 1 juillet 2022
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    Pénétrations

    J’ai pris gout à me prendre comme point de départ de mes chroniques. Certains diront que c’est mon (petit?) côté narcissique. Peut-être. Je me rassure en pensant que ce n’était pas mon premier réflexe dans cette série-ci, que je voulais la plus large possible. Mais je commence à être de plus en plus d’accord avec l’idée qu’il faut souvent viser le plus personnel pour atteindre le plus universel. Je vais donc continuer sur ma belle lancée de quelques mois de TMI (« too much information »).


    En plus d’un trouble bipolaire et d’un trouble de personnalité narcissique, j’ai aussi des phobies d’impulsion : c’est-à-dire des flashs très rapides survenant à des moments inattendus et sur lesquels je craindrais d’agir, parce qu’ils me feraient faire des choses soit dangereuses, soit juste… bizarres. Celle dont je parle le plus volontiers (toujours dans mon entreprise de démystification des troubles mentaux) concerne les couteaux. À peu près chaque fois que je vois un couteau, et surtout quand j’en tiens un, je suis dérangé par des images de moi en train de poignarder quelqu’un d’autre ou moi-même.
    Rassurez-vous : je ne suis (presque; #Excepté UneFoisAuCamping) jamais passé près de le faire. Mais l’idée est là. Est-ce que l’inhibition contrôle ma violence instinctive, ou qu’une trop forte inhibition contribue à créer ces images compensatoires? Bref : suis-je chanceux d’avoir été civilisé ou malchanceux d’avoir été trop éduqué? Étant donné que c’est localisé sur les couteaux, la deuxième option me semble la plus probable.


    Mon autre phobie d’impulsion concerne les baisers. Il m’arrive d’avoir des flashs de moi embrassant la
    personne avec qui je suis en train de parler. Ou plutôt, la personne qui est en train de me parler, parce que ça arrive seulement quand l’autre personne parle – et surtout quand elle parle longtemps. Ces images semblent me venir en tête si je me dis que je ne prends pas assez de place dans la conversation. Au début, ça me déstabilisait au point de me déconcentrer du propos de l’autre, ce qui ne m’aidait pas à lui répondre… d’où un cercle vicieux de silence et de haine de soi. Puis j’ai appris à passer par-dessus, et ç’a contribué, parmi autres choses, à un fort gain de compétences sociales.
    Comme pour les couteaux, ça peut diminuer, mais ça ne disparait jamais vraiment. Quand ça me le fait avec des amants, ce n’est pas si mal : si le moment y porte, j’embrasse, puis on revient à la conversation. Quand ça me le faisait avec ma mère (si tu me lis, maman, désolé de te l’apprendre comme ça!) et avec des superviseurs à la résidence médicale, c’était plus perturbant – au point d’avoir nui à mon apprentissage. Je dois même avouer qu’un moment, le masque m’a aidé en cachant les bouches.


    Ici, pas de pulsions violentes, mais assurément des pulsions dominatrices. C’est d’autant plus clair que ça augmente dans les périodes et les contextes où je me sens impuissant. Je ne suis pas depuis longtemps, ni encore partout, une personne qui sait prendre sa place dans une conversation, même quand je considère avoir assez de choses à dire pour mériter d’y prendre plus de place que d’autres. D’où cette ruse de mon esprit, qui me fait imaginer un moyen de contrôler l’échange. Je n’ai pas remarqué cette variation avec les couteaux, mais le lien reste facile à faire : ici aussi, agir me
    donnerait le pouvoir, donc mon esprit se permet de suggérer un moyen de le prendre… sans penser aux conséquences – qui, dans les deux cas, le lui enlèveraient très vite.


    Je vis avec ces phobies d’impulsion depuis longtemps, mais j’ai rarement tenu à les décortiquer et à faire tant de liens entre elles. Jusqu’à récemment. Subir une relation malsaine où la sexualité était centrale, quoique problématique, m’a poussé à m’y intéresser autrement. À peu près en même temps, en stalkant la page Facebook d’une amie d’amis, je suis tombé sur cette phrase d’Oscar Wilde (l’originale est anglophone; j’ai choisi celle des nombreuses traductions que je préfère) : « Tout dans le monde concerne le sexe, sauf le sexe; le sexe concerne le pouvoir. » Aussi bien dire que tout dans
    le monde concerne le pouvoir, directement ou indirectement. L’idée me convient parfaitement, moi qui n’ai jamais pris le terme négativement, qui fait ma recherche doctorale sur la multipotentialité (en gros, la douance multiple) et qui pousse pour qu’on parle d’« autopotentialisation » plutôt que d’« autonomisation » dans la francisation de l’anglophone « empowerment » (où le concept de « pouvoir » est assumé).


    J’en suis à peu près là dans ma réflexion. Je me dis qu’il faut que je retourne lire mon Foucault, pour bien analyser la positivation du pouvoir qui s’est passée chez lui, y compris dans (et peut-être par?) sa vie sexuelle : sur la fin de cette même vie (perdue au VIH), il était un adepte du BDSM. Qu’avait-il deviné qu’il me reste à comprendre? Que toute vie tend au pouvoir, à la propagation de soi, et que l’espoir humain, ce n’est pas d’inverser la tendance, mais de faire que l’augmentation du pouvoir de l’un ne diminue pas le pouvoir des autres – voire, optimalement, l’augmente en même temps?


    Je sens que je tiens un filon qui pourrait bien mener loin. S’il peut expliquer mes phobies d’impulsion de pénétrations, par la lame et par la langue; mon excès de pénétrations physiques, et pourquoi elles ne m’ont pas suffi; mon éternel besoin d’être compris – ou, dit autrement, que mes mots pénètrent l’esprit des autres, y restent et y résonnent –; il en aura déjà fait beaucoup. S’il peut expliquer les liens entre le sexe, l’argent, la politique, l’âge, le savoir, la création et toutes sortes d’autres choses, il en aura fait encore plus. S’il peut m’aider à trouver comment me sentir le plus puissant possible en contribuant aussi à ce que d’autres se sentent puissants… il aura tout fait.

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