Samedi, 2 juillet 2022
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    La lutte des mots est loin d’être terminée

    D’innombrables points de vue sont exprimés sur les groupes minoritaires et sur les mots — parfois nouveaux — employés pour les décrire. Trop souvent, ces opinions sont partagées sans vraiment comprendre de quoi il est question. Afin de palier la situation, Marie-Philippe Drouin publie Des mots pour exister, un ouvrage de référence extrêmement complet sur les situations langagières des personnes marginalisées.

    Pourquoi parle-t-on de plus en plus des mots utilisés pour décrire certaines formes
    de diversités ?

    Marie-Philippe Drouin : De nouveaux contextes nous poussent à réfléchir à l’importance des mots, qui sont porteurs de sens et d’impacts extrêmement importants, en particulier pour les communautés marginalisées. La majorité est porteuse de mots majoritaires, populaires et largement utilisés, alors que les personnes marginalisées vivent diverses formes d’invisibilité. Pour se visibiliser, ça prend une certaine matérialité qui passe par nos corps, nos images et nos représentations. Il faut aussi pouvoir se nommer pour parler de nos réalités et pour les amener dans les espaces publics, médiatiques et collectifs, afin qu’elles soient considérées et respectées par l’ensemble.

    Quel est le fil conducteur de ton livre qui explore de nombreuses thématiques : corps sexués, identités de genres, orientations sexuelles et romantiques, modes relationnels, constellations familiales, normes, violences, luttes et cultures LGBTQ+?
    Marie-Philippe Drouin : Ce livre propose un portrait culturel. Je voulais rassembler tous les mots qui permettent de comprendre différentes dimensions avec une approche en nuances. Tout cela à partir des définitions communautaires et non littéraires qu’on trouve dans les dictionnaires. Je m’attarde à comment ils sont utilisés par les communautés concernées aujourd’hui dans le contexte québécois francophone.

    Que dis-tu aux personnes LGBTQ+ qui ne veulent pas être mélangées aux adeptes de BDSM, de polygamie, de puppy play, de pratiques kinks et d’autres pratiques plus underground abordées dans le livre?
    Marie-Philippe Drouin : Je cherche à démêler les appartenances et à quoi font référence les mots et les identités. On ne veut justement pas mélanger une identité de genre à une pratique communautaire, culturelle ou sexuelle, mais démontrer qu’est-ce qui appartient à quoi et à qui. Au fond, pourquoi tous ces mots se retrouvent dans un livre? Parce que, historiquement, ces différents groupes ont participé à construire la culture, le vocabulaire et les réalités telles qu’on les connait aujourd’hui. On ne peut pas passer sous silence l’apport historique des « sous-cultures ».

    Le livre est autopublié par la Coalition des familles LGBT+, mais il n’est pas réservé à vos membres ni aux personnes vivant en contexte familial, n’est-ce pas?
    Marie-Philippe Drouin : En effet. L’histoire de ce livre est assez cocasse. Au début de la pandémie, j’ai perdu tous mes contrats dans ma pratique autonome. Mona Greenbaum, la directrice générale de la Coalition, m’a proposé de réviser les outils de l’organisation qui va avoir 25 ans. Quand j’ai analysé le lexique de trois pages, j’ai vu qu’il devait vraiment être mis à jour. Puis, quand je faisais la définition d’un mot, je réalisais que pour le comprendre, il fallait aussi comprendre celui-ci et celui-là. En bout de ligne, j’ai proposé à la Coalition d’écrire un livre en faisant beaucoup de recherches. J’ai lu tout ce qui s’est écrit dans les cinq dernières années par et pour les personnes concernées : blogues, articles de journaux, outils pédagogiques, textes académiques, etc.

    Quelle était ton approche?
    Marie-Philippe Drouin : Je souhaitais offrir un outil anti-oppressif, queer, féministe, anticolonial, intersectionnel et antiraciste. J’ai voulu comprendre ce que les personnes pensent de ces mots. Par exemple, comment les communautés noires perçoivent l’usage de tel mot et quel est le rapport des personnes autochtones avec le terme « bispirituel », afin de connaitre et de partager l’utilisation des personnages concernés.

    Le livre peut éduquer énormément de personnes hétérosexuelles et cisgenres, tout autant que LGBTQ+. Crois-tu que les personnes queers ont conscience que leurs connaissances doivent être mises à jour?
    Marie-Philippe Drouin : À un certain degré, oui, selon que la personne est plus proche de la norme ou qu’elle s’en éloigne. Moi-même, j’ai immensément appris en rédigeant ce livre. J’allais de découvertes en découvertes, alors que je donne des formations depuis bientôt huit ans. Je croyais avoir un bagage suffisant, mais au fil de mes lectures sur le rapport à la norme, [sur] l’historique du mouvement ou [sur] les sous-cultures des populations dont je ne fais pas partie, j’ai beaucoup appris.

    Quelles sont les luttes langagières les plus corsées actuellement?
    Marie-Philippe Drouin : La reconnaissance des mots qui ne sont pas reconnus par les institutions linguistiques, particulièrement ceux qui sont utilisés par les personnes non binaires. On a de la difficulté à déconstruire certaines habitudes dans notre langage, qui est très basé sur le masculin et le féminin. Le fait d’exister à l’extérieur de ces deux genres grammaticaux est un grand défi. Encore plus quand on essaie de faire comprendre sa pertinence à la population, qui ne comprend pas toujours la nécessité d’avoir ce vocabulaire.

    INFOS | Des mots pour exister, Marie-Philippe Drouin, Coalition des familles LGBT+, 2022. En réimpression en ce moment.

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