Jeudi, 11 août 2022
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    Trop vieux pour changer?

    À l’adolescence, je me suis cru rebelle-révolutionnaire à peu de frais sans réaliser que si je désobéissais à mon environnement en actes, j’obéissais en pensée à des idées d’un autre millénaire. Maintenant, le critère d’exactitude de mes idées, ce n’est pas leur opposition à quoi que ce soit : c’est la logique appuyée sur le bras des données.


    La logique – qui est un moyen de traiter les données – change parfois, mais moins que les données elles-mêmes. On m’a déjà reproché la volatilité de mes idées en me disant qu’elle était la preuve d’un manque d’engagement et d’ancrage expérientiel. Je les crois au contraire très ancrées dans l’expérience et l’expérimentation… mais pas juste les miennes. Et l’engagement est une bête excuse pour justifier ses œillères.


    C’est le signe de la maturité d’un esprit. En jeune âge, on se laisse dicter quoi penser tout en croyant férocement qu’on pense par soi-même. À l’âge adulte, on ne tient plus tant à penser par soi-même qu’on s’efforce de penser juste. Les raisons en sont diverses, mais je les crois surtout pragmatiques : on réalise qu’en pensant bien, on agit mieux. On ne peut plus se permettre les erreurs de la jeunesse quand on est responsable de soi. Encore moins quand on est responsable d’un autre. Devenir parent doit représenter une bonne poussée vers l’exigence d’exactitude. Hélas! c’est aussi probablement une restriction du champ de ce à quoi on applique sa pensée… C’est sans doute une chance que ç’arrive plus tard dans la vie des gais – ou alors que ça n’arrive pas du tout.


    Mais si la parentalité limite, ça me semble un problème moins grave que d’autres. Au moins, elle n’empêche pas l’adaptativité aux données qui fait la pensée juste. Je préfère une pensée étroite mais droite à une large pensée toute croche. Pas que ce soit nécessairement plus facile d’élargir la pensée étroite que de redresser la pensée croche… mais au moins, elle est plus fonctionnelle dans le champ où elle s’applique.


    Le plus grave problème, et sans doute le plus triste, c’est celui d’une pensée qui a été large et juste, et qui cesse peu à peu de l’être en se décalant des données. Souvent, c’est l’âge qui est responsable du phénomène. Comme on n’a pas prouvé que la mémoire pouvait se saturer, c’est probablement juste parce que la machine qu’est le cerveau commence à se rouiller. Si je trouve ça si triste, c’est parce que l’activité passée a prouvé ce dont ledit cerveau était capable, donc qu’on voit plus ce qui se perd. Quand ce qui se perd n’est qu’une potentialité hypothétique, ça fend moins le cœur.


    J’ai eu mon lot de désillusions en la matière. La plupart du temps avec des gens que je n’ai connus qu’à travers les livres, mais qui n’en ont pas moins été mes enseignants et mes mentors. Tant de grands esprits qui ont innové… pour devenir rien d’autre que des cassettes. Tant de pensées géniales qui ont marqué leur époque… pour finir par n’être plus qu’un poids mort sur l’époque d’après – plus vraiment la leur.


    Ça me donne envie de demander qu’on m’euthanasie quand je serai rendu là, parce que je considère que ma contribution au monde ne pourra jamais être assez significative pour que je me permette de nuire comme ça à son mouvement. C’est à peu près l’idée que présente Anthony Trollope dans son roman dystopique The fixed period. Mais si une alternative au fait de me tuer existait qui pourrait me permettre de vivre plus longtemps tout en ayant une pensée juste et innovante dans ce temps supplémentaire? Comme j’ose espérer qu’on ne devient pas volontairement ni consciemment un boulet pour l’Histoire, il faudrait que – comme l’aide médicale à mourir en cas de démence, quand elle sera permise éventuellement – on puisse indiquer d’avance aux autres quand nous l’administrer. À moins qu’on la rende obligatoire, comme l’exclusion menant au décès dans le roman de Trollope? La bonne nouvelle, c’est que cette alternative peut aussi être pas mal plus agréable que c’en a l’air…


    Enfin, ça ne l’a pas été pour moi. De mon côté, ç’a été une expérience traumatisante sur le coup. Je n’ai jamais eu aussi peur de mourir de toute ma vie. C’est pourtant moi qui avais choisi de le faire. Mon maudit amour de la nouveauté (que j’aime quand même pas mal, pour tout ce qu’il m’apporte) et l’influence d’un beau gars… Je parle de la consommation de psilocybine, l’ingrédient actif des dits « champignons magiques ». Même si c’est – problématiquement – illégal, je peux bien en parler ouvertement. Je n’ai plus de carrière médicale à sauver. Une carrière politique peut-être, mais je n’en veux pas dans une nation qui m’en priverait pour ça. Il n’y a pas mieux pour défoncer les limites de son esprit à grands coups de bélier. Ça fonctionne en recréant pour un court moment la plasticité cérébrale de la jeunesse. Et ce moment suffit apparemment à dégraisser le cerveau de manière durable pour bien des personnes.


    C’est de plus en plus utilisé comme traitement psychiatrique pour la dépression, l’anxiété, le trouble de stress posttraumatique, etc. « Faites vos recherches », comme ils disent; ça vaut la peine. Je soumets l’idée que ça serait un excellent traitement du conservatisme de vieillesse. À 40, 50 ou 60 ans – pourquoi pas toutes ces réponses? –, une petite dose, et c’est reparti. Choisi ou obligatoire : à ce point, c’est débattable. Commençons par rendre ça légal, regardons si l’option du choix donne d’assez bons effets; sinon, on envisagera l’obligation.


    Malgré ce que je voudrais croire, l’esprit humain ne semble pas être fait pour innover jusqu’à sa mort. Apparemment, on peut devenir trop vieux pour changer. Par chance, on dirait aussi qu’avec un coup de pouce des psychotropes, on peut inverser la tendance. M’est avis que si on en faisait une habitude culturelle, nous nous en porterions tous bien mieux – et que le progrès de la civilisation se ferait beaucoup plus vite.

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