Mardi, 27 septembre 2022
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    La non-binarité : pour personne et pour tous

    Le public a avantage à ce que certaines familles lavent leur linge sale sous ses yeux. La famille royale en est une. La famille de l’autorat du présent magazine en est une autre. Parce que le Fugues reste une tribune essentielle pour les débats LGBT+ d’aujourd’hui et de demain, il est très sain que ses chroniqueur.euse.s se permettent de se critiquer entre elles/eux. En tout cas, moi, je me le permets, et j’espère que d’autres me répondront (à bon.ne.s entendeur.euse.s, salut!). Je suis persuadé que nos vêtements à tous ressortiront de l’exercice avec des couleurs plus brillantes … et pas trop tachés du sang de la bagarre.

    En temps normal, je me serais permis d’utiliser seulement l’accord masculin dans le paragraphe précédent. Mais Denis-Daniel Boullé nous apprenait dans l’édition d’aout qu’iel « [s]e sen[t] [iel]-même non binaire et ce depuis longtemps ». C’est une certaine surprise pour moi, même si je ne la/le connais que très peu. Cet aveu arrive fort à propos après une histoire de mégenrage dont iel raconte qu’elle l’a fait.e lapider par la communauté non binaire. Iel ajoute cependant dans la même phrase que « le concept [lui] pose encore des questions ». Une identité qu’on questionne mérite-t-elle même d’être appelée « identité »? S’ensuivent des interrogations plus légitimes qui, à mon sens, toucheraient le cœur du problème… si elles l’assumaient problématique. Comment vivre sa non-binarité sans en faire une étiquette? et sans creuser le malaise qu’on a face aux sexuogenres – néologisme maison; mignon, n’est-ce pas? très pratique, en tout cas, pour naviguer les distinctions et croisements souvent variables des deux notions – féminins et masculins entretenushistoriquement par la plupart des cultures? Iel semble commettre un lapsus freudien quand iel dit « souscri[re] à la question de la fluidité du genre », comme si désormais on n’adhérait plus à des positions, mais seulement à des questions. Si la fluidité du genre est probablement une position pour les plus militants parmi les non-binaires, dans le cas de Denis-Daniel Boullé, sa position sur la question semble aussi floue que son identité de sexuogenre. Sur ce sable, je ne bâtiraispas mon église… ni quelque autre occasion de cul(te); mais tant mieux si certain.e.s y trouvent leur compte.

    Il y a deux mois, Samuel Larochelle nous proposait une chronique plus claire et revendicatrice : j’achète! À sa question-titre « La non-binarité est-elle une mode? », il répond dès les premières lignes par un « Non » ferme. Je rappelle ses arguments pour mieux y répondre. 1) La non-binarité n’est pas une nouveauté, mais a existé mondialement dans de nombreuses cultures prémodernes. 2) La non-binarité permet de « dire fuck you aux carcans de genre […] de se donner le droit de […] ressentir l’expérience humaine en entier ». 3) Si des personnes s’étant dites non binaires redeviennent binaires, ça ne prouvera pas que leur changement n’est dû qu’à la mode; ça fera d’elles des personnes qui « se remett[ent] en question », au contraire de « plusieurs personnes cisgenres qui ne doutent de rien, qui figent tout, qui se sentent confortables uniquement […] dans ce que la société leur dit d’être, de faire et de penser ».

    On commencera par ce dernier point, parce qu’il est le plus facile à casser : on ne peut pas l’accepter, parce qu’il rendrait sa position irréfutable. Certains changements sont des effets de mode, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas réfléchis, mais suivis. Or, dire que tout changement indique une réflexion et toute continuation une stagnation, ça revient à dire que les effets de mode n’existent pas, ce qui est évidemment faux. Certains changements sont aussi une soumission à « ce que la société […] dit d’être, de faire et de penser » – y compris la société des non-binaires, qui n’est pas celle qui parle le moins fort. 

    Pour ce qui est des carcans de sexuogenre, il me semble que ce qui permet le mieux d’y dire fuck you… c’est encore juste d’y dire fuck you. De s’en foutre. De se vivre comme personne unique qui peut aimer à la fois le rose et le bleu, se maquiller et faire du crossfit, être top (même pour les femmes; celles qui aiment porter le strap-on ne sont pas si rares, parait-il…) et bottom, passer une journée au spa et une soirée à jouer aux jeux vidéo. J’ai pourtant l’impression que les non-binaires sont comme ces adolescents antimainstream qui s’imaginent indépendants, alors que tout chez elles/euxest dicté par le désir de faire le contraire de ce que fait la majorité : ielles finissent par passer tellement de temps à définir ce qu’ielles ne sont pas qu’ils en oublient de définir ce qu’ielles sont. Et j’ai l’impression que Denis-Daniel Boullé – et plusieurs autres, LGBT+ comme non LGBT+ – ont la même impression. Ce qui est dommage, c’est qu’on n’ose pas prendre position. Voyant comment toute personne qui conteste l’idée de la non-binarité se met à « sentir le soufre », comme dit Bock-Côté, et est automatiquement rangé dans la gang à Bombardier, Martineau et Durocher, on se dit au mieux « en questionnement ». Or les débats, comme les oiseaux, ne se cachent que pour mourir.

    De mes études médicales, j’aurai retenu quelques informations utiles pour tenter une réanimation cognitivoréfutatoire. La 23e paire de chromosomes, dite « sexuelle », est soit XX, soit XY. La testostérone et l’estrogène existent. Les pénis et les vagins existent. Les ovules et les spermatozoïdes existent. (Les intersexes aussi, comme les XXY, voire XXYY; vive la nature et sa diversité!) En parallèle, des habitudes culturelles ont dépassé la binarité naturelle et l’ont rendue contraignante – malgré les exceptions ethnologiques que Samuel Larochelle érige en preuves. C’est ce que fait toute culture : elle est toujours à la fois un tremplin qui nous civilise collectivement et une chaine qui nous restreint personnellement. Nier la binarité naturelle est au moins aussi stupide que d’adhérer à la binarité culturelle. Notre espoir est de relâcher l’emprise de la chaine culturelle – tout en reconnaissant que la casser serait une catastrophe. C’est en ce sens qu’il faut travailler. Binaires naturels et postbinaires culturels de tous les pays, unissez-vous!

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