Samedi, 4 février 2023
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    Corps vivante : aimer les femmes un peu plus tard

    Julie Delporte affirme être « devenue » lesbienne à 35 ans, après des années à essayer d’aimer les hommes, à ne pas se sentir à sa place et à douter de son amour de la sexualité. Après une année de décroissance sexuelle, elle a non seulement découvert son amour des femmes, mais également délaissé le rôle qu’on leur impose en société. Un tabou à la fois, l’autrice et illustratrice raconte son histoire avec une sensibilité et une franchise désarmantes dans Corps vivante (Éditions Pow Pow).

    Il y a énormément de vulnérabilité dans ce livre. Peut-on dire que le désir de faire œuvre utile a pris le dessus sur la peur de s’exposer ?
    Julie Delporte : Avec ce livre-là, je pensais à un moi plus jeune ou à d’autres personnes dans le monde pour essayer de leur faire gagner du temps ou de leur faire comprendre des choses. C’est mon moteur. J’ai envie d’aider les gens à réfléchir sur ces questions-là. Toutefois, je ne me suis pas fait violence. Je n’ai pas trop peur de m’exposer.

    Tu écris t’être épuisée à aimer les hommes. Peux-tu m’expliquer ce sentiment ?
    Julie Delporte : Je n’aimais pas mon rôle de femme. J’étais en dispute avec moi-même et avec le monde. Je luttais tous les jours contre quelque chose que je ne voulais pas. Je ne m’identifiais pas non plus comme non-binaire. Peut-être que dans une autre vie, si j’avais grandi en me faisant expliquer ces questions, j’aurais pu m’identifier ainsi, mais ce n’est pas mon langage. Je n’ai pas envie de porter ça en société. En « devenant » lesbienne, je me suis libérée du rôle féminin dans un couple hétéro. Je n’étais pas à ma place. Oui, il y avait ma préférence sexuelle, mais ça allait bien au-delà de ça. Je parle aussi d’une identification à un rôle genré socialement.

    Julie Delporte

    Un jour, tu as décidé de vivre un an de décroissance sexuelle. En quoi cela consistait-il ?
    Julie Delporte : J’ai arrêté de me forcer. J’avais l’impression qu’il fallait absolument aimer la sexualité. Depuis l’enfance et l’adolescence, il y avait cette idée que plus de sexualité et plus de libération, c’était mieux. Je sais qu’il y a plein de gens autour de moi qui ne vivent pas dans la performance sexuelle ou qui restent un ou deux ans sans activité sexuelle, ou en tout cas pas avec les autres… mais on en parle peu. Socialement, c’est plus valorisé d’aller vers le plus dans la sexualité. Dans mon cas, j’ai fait une pause. Ça s’est fait tout seul. Je n’étais plus capable. Encore aujourd’hui, ça se poursuit dans un certain sens. J’arrête de foncer et je réfléchis à si j’en ai envie, à ce qui se passe dans mon corps et à si je le fais parce que je suis censée le faire ou non.

    Il y a une grande mécompréhension du désir féminin dans la société et ton entourage remettait souvent en question ton rapport à la sexualité en essayant de trouver ce qui clochait. Te sentais-tu incomprise de toutes parts ?
    Julie Delporte : Je ne me comprenais pas moi-même. C’était comme un manque d’identification à un discours commun autour de la sexualité. Je faisais une forme de déni. J’ai été élevée avec les films, les romans et les émissions qui racontaient des histoires hétéronormées. Je n’avais que ça comme script. Je continuais ainsi en sachant que je n’aimais pas tant ça, la sexualité. Chaque fois, je tombais amoureuse avant de finir par me disputer à répétition. C’est difficile d’accepter ce genre de chose. Sur les questions LGBTQ+, on parle souvent de la honte. En toute transparence, je ne la ressens pas si fort. Je suis plutôt fière d’avoir une blonde. Par contre, la honte est forte en ce qui concerne ces questions de décroissance sexuelle. C’est un gros tabou.

    À 35 ans, en t’identifiant lesbienne, tu affirmes t’être libérée des obligations de la féminité. Pourquoi est-ce le fait de te dire lesbienne qui t’a donné cette légitimité ?
    Julie Delporte : Jusque-là, j’avais du mal à me sentir désirée par des hommes qui
    m’auraient plu. Je ne me sentais pas belle ni attirante. Tout d’un coup, j’ai décidé de me mettre sur une application de rencontres pour rencontrer des femmes et je me suis sentie hot. Par exemple, j’ai constaté que si j’arrivais avec une veste en cuir toute croche, elles pouvaient m’aimer comme ça. Je découvrais que ça m’allait vraiment bien comme identité et que ça plaisait aux autres. Je n’avais plus envie de mettre de robes. Je ne comprenais pas pourquoi j’en mettais auparavant. Je me suis d’ailleurs souvenue que je détestais en porter quand j’étais petite. Peu à peu, je me suis reconnectée à mon enfance et à ce que j’aimais à l’époque.

    Tu soulignes qu’à partir de là, le monde est devenu plus beau, mais que tu essayais quand même de gagner des dykes points. T’épuisais-tu encore à essayer de t’adapter aux autres ?
    Julie Delporte : Ouais, vraiment. Ça doit être mon caractère. Il y avait un sentiment d’imposteur d’arriver sur le tard et une peur de ne pas être une vraie lesbienne. Heureusement, ça commence à aller mieux.

    INFOS | CORPS VIVANTE, Julie Delporte, Éditions Pow Pow, 2022, 42 pages.

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