Jeudi, 13 juin 2024
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    FTA 2023 : Soliloquio de et par Tiziano Cruz, s’affirmer au-delà des violences

    Soliloquio de Tiziano Cruz constitue un des grands événements du FTA. À travers la démarche personnelle de cet artiste argentin, toutes les grandes problématiques auxquelles nous sommes confronté.e.s et auxquelles nous cherchons des réponses sont exposées dans ce spectacle confrontant.

    Tiziano Cruz provient d’une région dans le nord de l’Argentine, appelée Jujuy. Issu d’une famille aux origines indigènes, rien ne le prédestinait à devenir comédien. Plutôt à gonfler le grand nombre de ses semblables qui survivent dans les banlieues des grandes villes argentines. Artiste queer, Tizi a inscrit dans son corps tout ce qui le distingue, mais aussi le rejette dans une société normalisée et blanche. Les violences symboliques, sans oublier celles sur le corps, il connait. Comment grandir alors, en sachant que l’on sera toujours un citoyen de seconde zone, un marginal aussi bien en raison de ses origines, de la couleur de sa peau, que de son orientation sexuelle ?

    À travers ce long monologue, où le corps joue un rôle prépondérant, Tiziano livre un parcours autobiographique, un acte de résistance pour éviter que lui et les siens ne disparaissent. Il nous parle de son étonnement d’avoir en 2022 été invité à se produire au FIBA, le Festival international de Buenos Aires. Une occasion de faire entendre la voix et les cris des sacrifié.e.s de la colonisation. Le spectacle se déroule en deux temps. Un défilé dans la rue, puis Tiziano Cruz se retrouve seul en scène.

    Comment t’es-tu retrouvé dans ce premier grand festival ?
    Tiziano Cruz : Il faut mentionner peut-être pour commencer que le FIBA est le festival des arts de la scène le plus important en Argentine et qui a une grande influence internationale. Quand je vivais dans le nord de l’Argentine au début des années 70, j’avais souvent entendu parler de ce festival, on disait que c’était le meilleur et que l’on présentait des œuvres d’autres pays. Il y avait pour moi quelque chose de mythique. En toute innocence, je m’imaginais, je me projetais d’être un jour un spectateur, jamais il ne m’était passé par la tête la possibilité d’en faire partie, parce qu’au fond de moi je savais que ce lieu n’était pas fait pour moi.

    Douze ans plus tard, quand est arrivée l’invitation de faire partie du FIBA, j’ai d’abord pensé que c’était pour travailler dans la logistique et l’accompagnement des artistes. Mais non, pour la première fois, un artiste de Jujuy était invité pour présenter un spectacle au sein de la programmation, dont le thème en 2022 était : « Le meilleur du pays ». Le festival se voulait enfin fédérateur parce qu’en réalité le festival avait été et continuait à être en grande partie très centralisateur, un espace théâtral pour une élite. Pour moi, c’était comme si quelqu’un entrait par la fenêtre d’une maison, comme un étranger à l’intérieur de ma maison. Nous avons présenté le spectacle dans deux espaces mythiques à Buenos Aires. La première partie du spectacle a été d’intervenir tout d’abord sur la calle Corriente, où se trouvent les grands théâtres officiels et commerciaux, une espèce de Broadway portuaire, et nous étions accompagné.e.s de 70 personnes de la Comunidad Morenada y Poderosa Andina, des personnes migrantes du Pérou, de la Bolivie et du nord de l’Argentine, qui vivent actuellement dans des zones réservées qui sont aussi des espaces de précarité absolue, sans aucun service de base, où les personnes survivent comme elles peuvent.

    Nous avons dansé nos danses andines par groupe de 10, comme un adieu ou une séparation avec le « rêve américain », en investissant un lieu très marqué socialement, la calle Corriente, avec l’exposition esthétique de nos corps qui ne correspondaient pas aux normes occidentales. La seconde partie se déroulait au Centro Cultural Ricardo Rojas, un autre lieu emblématique du théâtre Porteño à la fin des années 80 et 90 et il a fallu une trentaine d’années pour que le lieu soit consacré à un artiste de notre communauté.
     
    Soliloquio a voyagé depuis jusqu’en Suisse, comment le spectacle est-il reçu, comment éviter que l’on pose un regard folklorique dessus puisque tu fais appel à des danses et des musiques andines ?
    Tiziano Cruz : Il y a, avec Soliloquio, des thématiques transversales qui touchent toutes les sociétés. L’une d’elles est la violence, qu’elle soit physique ou psychologique, exercée sur les corps. […] Soliloquio se veut une œuvre universelle. C’est une pièce qui parle de la violence systémique, qui existe encore dans notre région et qui va plus loin. La première partie du spectacle joue avec l’idée du folklore. Nous montrons nos danses, notre musique, nos corps remplis d’espoir, nos couleurs, nos textures, nos croyances et nous avançons dans la séduction du public, en fait une allusion claire au joueur de flûte de Hamelin, mais au fur à mesure les voix s’élèvent pour mettre en évidence cette violence qui finit par faire disparaitre toute folklorisation.

    Chaque fois ou presque que nous avons présenté cette partie du spectacle, le public nous a ovationné.e.s, nous disant que ce n’était pas suffisant, qu’il fallait sortir dans la rue et tenter de changer ces réalités, car Sololiquio n’est pas une métaphore de la violence. […] La violence exercée sur les corps, sur nos corps, est réelle.
     
    Pour finir, tu parles du migrant sur son propre territoire, quelle définition donnes-tu à ce concept ?
    Tiziano Cruz :Cette affirmation a tout à voir avec le centre et le sud de l’Argentine, […] qui conditionnent le mode de vie de tout un territoire. Un territoire qui se sent européen. Une grande partie de l’histoire, de celle des ancêtres des Argentin.e.s, est européenne, blanche. Ce qui explique le mépris conscient ou inconscient de cette population blanche pour les cultures indigènes. Elle ne veut pas que nous nous référions à nos origines et a tenté jusqu’à aujourd’hui de supprimer cette histoire. 

    La conquête, l’expansion territoriale et idéologique continuent […] aujourd’hui pour que l’Argentine soit et se [doive d’être] une société blanche. Parce que le Blanc est toujours meilleur que le Noir ou le Marron. (Le grand danger est que souvent nous-mêmes, ma communauté entre autres, croyons à cette histoire.) Mon corps et celui de ma communauté que je représente [sont] un poids. On parle beaucoup en Argentine de la xénophobie intériorisée, parce qu’on nous considère toujours comme des étrangers, on me demande souvent d’où je viens, il y a toujours comme un doute sur mes origines. Nous devons aussi rappeler que les concepts de pays et de nations sont des concepts coloniaux. Pour cela, je propose une rhétorique dont on ne parle pas ou pas assez en Argentine, celle de la violence et du racisme. Je ressens comme une nécessité impérieuse de nommer tout cela parce que si nous restons dans la clandestinité, le colonialisme et l’esclavage actuel vont nous faire disparaitre.

    INFOS | Soliloquio de et par Tiziano Cruz
    FTA / Présenté par Fugues magazine et la Fondation Cole

    Les 28, 29 et 30 mai 2023
    Le National
    Point de rencontre : place Émilie-Gamelin
    https://fta.ca/evenement/soliloquio/

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