Dimanche, 16 juin 2024
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    La « Madographie » de la reine des nuits de Montréal

    Un concert sur la même scène que Pavarotti. La naissance des Soeurs Lamothe. Des débuts au Poodles en 1987. Une raclette animée dans un sauna à Lausanne. Des costumes qui donnent une nouvelle définition au mot trash. Un bingo qui a ouvert la porte à une renommée pan-québécoise. Une chronique dans Fugues pendant 25 ans. Des perruques extravagantes. Des maquillages excentriques. Des paillettes, des rires et des souvenirs. Pas de doute, la Madographie de la reine des nuits est aussi divertissante que son sujet!

    Quelle émotion teinte ta biographie?
    MADO LAMOTTE : La joie! Je voulais montrer que c’est possible de faire ce métier et d’avoir une vie simple et heureuse. J’ai eu une belle enfance. Souvent, les gais ont un passé difficile et une enfance soumise à des violences physiques et verbales, parce qu’ils étaient plus petits ou efféminés, mais je n’ai pas vécu ça, parce que je n’avais pas la langue dans ma poche. L’humour m’a sauvé la vie.

    Plusieurs de tes photos sont incroyables! Dirais-tu que le visuel du livre te préoccupait
    autant que le texte?

    MADO LAMOTTE : Quasiment plus! Quand je cherchais mes photos, je suis allé voir ma mère, j’ai sorti des boîtes et je me suis assis dans le salon pendant des heures. J’en ai choisi des centaines avant de réduire, mais je voulais toutes les mettre. Jusqu’à la dernière seconde, j’appelais les Éditions La Presse pour en ajouter. J’ai été perfectionniste jusque dans les moindres détails.

    Dirais-tu que tu étais prédestiné à devenir Mado?
    MADO LAMOTTE : Peut-être pas pour devenir Mado, mais assurément pour faire de la scène. À quatre ans, quand j’allais quêter des bonbons chez la voisine, je savais qu’elle aimait une petite comptine et j’avais hâte d’aller faire mon show.

    J’ai commencé très jeune à faire des spectacles avec les Petits Chanteurs du Mont-Royal. Juste chanter, ça me rendait tellement heureux. Un jour, je me suis déguisé en René Simard, avec des pantalons taille haute et une chemise en froufrou pour chanter Toute la pluie tombe sur moi. Je le faisais presque en drag.

    Donc, tu aimais déjà te déguiser.
    MADO LAMOTTE : Oh oui, mais pas en femme nécessairement. Au théâtre, les personnages féminins me parlaient davantage en raison de leur caractère excentrique. Quand on regarde l’œuvre de Molière, on peut dire que Le Bourgeois Gentilhomme, c’est bon, mais Les femmes savantes, c’est génial. J’ai rêvé de jouer là-dedans dès le début de mon adolescence.

    Au Collège, quand on avait besoin d’un gars pour jouer une fille, je ne le faisais pas pour me transformer en fille, mais pour jouer le personnage le plus drôle de la pièce.

    Pendant des années, la drag était une ode à l’étrange et au ridicule, alors que c’est plus poli aujourd’hui. Dans quelle période ta créativité s’épanouissait-elle le plus?
    MADO LAMOTTE : Je te réponds sans hésiter la drag d’avant. Aujourd’hui, on est dans des
    standards répétés par la plupart des drags. C’est correct. Ça a rendu l’art accessible à tous. Moi, j’ai connu une époque hyper trash : on pouvait faire et dire ce qu’on voulait sur scène. Cela dit, je n’échangerais pas le public d’aujourd’hui avec celui d’avant, parce que celui de mes débuts était vraiment plus tough. Il pouvait intervenir durant nos shows et déranger nos performances. Aujourd’hui, si tu as préparé un nouveau extraordinaire qui a pris deux semaines à monter, le public le regarde avec respect. Dans le temps, il pouvait t’envoyer des bêtises ou une gorgée de bière.

    Par contre, la création te semblait plus libre avant.
    MADO LAMOTTE : Mets-en! Avec mon ami Jean-Denis, on se réunissait, on fumait un petit joint et on partait sur des buzz pas possible. On écoutait des chansons des années 60 que je ne connaissais pas et je voulais les faire en show. On ne cherchait pas à faire la dernière toune de Rihanna. On voulait être le plus loin possible de la réalité. On se déguisait en magasinant au Village des valeurs et on construisait des looks avec plein de choses qui n’allaient pas ensemble pour faire rire. En même temps, notre propos était beaucoup plus ridicule. J’allais plus loin. À l’époque, j’étais beaucoup plus politisé parce que le public était ouvert à ça. Aujourd’hui, je fais attention à ce que je dis.

    À propos de quoi t’exprimais-tu?
    MADO LAMOTTE : J’étais plus proche de l’actualité. Une nouvelle comme Geneviève Guilbault qui ne porte pas sa ceinture, j’en aurais fait une histoire sur scène. Je me rappelle que pendant un spectacle Mascara, quand Stephen Harper est arrivé au pouvoir, j’avais dit devant 20 000 personnes « Fuck you Harper, on ne se laissera pas faire. On est uni et on va se tenir », à propos d’une loi qu’il essayait de changer. Je n’avais pas peur de passer des messages devant des milliers de personnes. Aujourd’hui, devant cent personnes, je fais attention à mes mots, parce que j’ai peur de me faire renoter. Cela dit, je ne prétends pas que c’était mieux avant quand on disait ce qu’on voulait. Il y a plein de choses que je regrette d’avoir dites.

    Quand je lis à quel point tu as fait la fête dans ta vie, je suis épuisé. Quel impact tout cela a eu sur toi?
    MADO LAMOTTE : À cette époque-là, c’était normal de prendre 12 bières et 22 shooters, et de recommencer jour après jour. Tous les soirs sur scène, on buvait. Hors scène, on buvait. Le public buvait. Environ 90% du club était saoul. C’était les années 1980 et 1990. On recommençait tous les jours et le corps n’avait pas le temps de se fatiguer. L’adrénaline sur scène faisait que, même si on était saoul, on contrôlait plus ou moins ce qu’on disait. Mais je dois avouer que moi-même, je me demande pourquoi je n’ai pas souffert plus à boire autant.

    Comment expliques-tu que le Bingo à Mado a fait exploser ta carrière en 1995, alors que tu étais populaire depuis 1987?
    MADO LAMOTTE : Avant 1995, mes succès étaient marginaux, parce que ce n’était pas dans les institutions culturelles reconnues. Les bars n’étaient pas vus comme des scènes valides. Et on me disait souvent que les jokes de mes shows étaient ciblées pour un public de bar et pour des hommes gais. Quand j’ai créé le Bingo, j’ai voulu offrir un humour adapté à tout le monde, tout en gardant des blagues pour notre monde. Et en présentant le show à 20h au lieu de minuit, ça a rendu le tout plus accessible. Puis, lorsqu’un producteur a amené le Bingo au Spectrum, ça a déclenché tout le reste.

    En lisant ta biographie, je trouvais ta vie tellement remplie et extravagante. Réalises-tu à quel point tu as un parcours unique?
    MADO LAMOTTE : Je suis chanceux d’avoir vécu tout ça. J’ai toujours été un curieux et un épicurien. J’aime l’art, la bouffe, les voyages. Je voulais remplir ma vie le plus possible. J’avais toujours l’impression de manquer quelque chose si je ne sortais pas un lundi soir ou si je ne visitais pas tel ou tel pays. On dirait que je courrais après le temps. Comme je m’inspirais beaucoup de mon vécu pour faire Mado, je rendais peut-être mon vécu l’fun pour qu’il serve à Mado. Ça n’arrêtait pas deux secondes!

    INFOS | Une Madographie, de Luc Provost, Les éditions La Presse, Montréal 2023. Disponible dès le 12 octobre.

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