Mercredi, 19 juin 2024
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    Chris Bergeron se bat sur tous les fronts

    Chris Bergeron est partout. Vice-présidente à l’agence Cossette et collaboratrice aux émissions Dans les médias (Télé-Québec) et Pénélope (Ici Première), elle vient de lancer son troisième livre, Vandales (Éditions XYZ). Un roman de science-fiction qui donne suite à Valide (récemment publié en anglais et en cours d’adaptation pour l’écran) et qui lui permet d’explorer s’il y a une fin à la révolution. Grande question pour l’écrivaine trans dont la communauté est attaquée plus que jamais depuis deux ans.

    Comment analyses-tu l’année 2023 pour les personnes trans ?
    Chris Bergeron : L’étau se resserre autour des communautés trans dans le monde entier. Partout, on nous aime de moins en moins. On nous reproche d’être contre nature, contre la science, d’endoctriner les enfants ou d’en demander trop pour nos droits. Ce sont des conversations assez régressives qu’on ne voyait pas il y a deux ans et qui sont alimentées en grande partie par des forces politiques de droite, provenant souvent d’Amérique et de Russie. Récemment, j’ai appris qu’il existe un fonds publicitaire de 250 millions dont l’objectif est de véhiculer des messages anti-trans sur les réseaux sociaux. C’est désolant.

    As-tu parfois l’impression que ces forces politiques veulent se faire du capital politique sur vous ?
    Chris Bergeron : Les politicien.ne.s font face à de vrais défis, comme la hausse du coût de la vie, l’environnement et l’économie qui laisse beaucoup de laissé.e.s pour compte. Malheureusement, ça leur semble plus facile de pointer du doigt telle ou telle communauté qui ne parle pas assez bien le français, qui n’a pas le « bon » genre ou qui « pose des risques » en tant que personnes immigrantes. En pointant vers l’Autre, ça leur permet de ne pas parler tant que ça de solutions innovantes pour demain.

    Comment vis-tu la situation de l’intérieur ?
    Chris Bergeron : Tout me prend plus d’énergie. Je ressens une pression extérieure. Je me sens épuisée physiquement. Je suis souvent à deux doigts de la crise d’angoisse. Ça ressemble aux symptômes de burn-out. C’est franchement très lié à l’actualité.

    Est-ce que ça te donne envie de te battre ou de te coucher en boule ?
    Chris Bergeron : Je fais les deux au quotidien. Je sors beaucoup, je m’exprime beaucoup, mais quand je ne suis pas au travail ou en représentation, je suis dans mon lit en boule. Je ne fais pas le ménage. Je ne fais pas de sport. Je ne m’occupe pas de moi. Lorsque j’arrive à la maison, je m’écroule un peu.

    Comment perçois-tu l’avenir en ce qui concerne les enjeux trans ?
    Chris Bergeron : Je sais que les attaques vont continuer et s’amplifier, mais je crois que les gens font un mauvais calcul en capitalisant beaucoup là-dessus, car les électeur.trice.s ne s’intéressent pas tant que ça à cette question. Je pense qu’on est au sommet d’une vague et j’espère qu’iels vont vite comprendre qu’on va devoir parler d’autre chose. Ce qui me rend optimiste, c’est qu’énormément d’organismes et de gens en politique font front commun pour s’assurer qu’on ne perde pas nos droits. On n’avait pas ça il y a 20 ans.

    Tu es l’une des personnes trans les plus visibles au Québec. Est-ce que ça vient avec une responsabilité ?
    Chris Bergeron : Ouais, je m’impose d’être sans cesse dans la réussite. Je dois être une bonne publicitaire et une bonne autrice à tout prix. Pour mon bien, je cherche à me dissocier de ça pour accepter mes moments de médiocrité. Être trans, ça ne devrait pas être perçu comme exceptionnel. Il faut être en quête de normalité. Des fois, je me donne cette responsabilité supplémentaire de toujours foncer. J’espère que ce sera moins le cas pour les plus jeunes. Également, je sens une responsabilité dans le discours public. J’essaie de calmer la conversation, de ne pas m’emporter face aux personnes haineuses, d’ouvrir le dialogue et d’être plus une interlocutrice qu’une résistante.

    Quel est le pouvoir de l’art et des livres pour changer le monde ?
    Chris Bergeron : On vient habiter la tête d’inconnu.e.s pendant quelques heures. Notre livre devient leur compagnon. Les gens commencent à associer leurs pensées aux nôtres. C’est de l’ordre du subliminal. J’ai l’impression d’avoir partagé mes émotions à des personnes que je n’ai jamais rencontrées et d’être multipliée. Ce dialogue, c’est ce qu’il y a de plus puissant pour un.e artiste.

    Avec la création de Vandales, tu poursuis dans la science-fiction en inventant à la fois un monde et un vocabulaire. Que représente ce défi ?
    Chris Bergeron : Le premier truc, c’est de ne pas me perdre dans mon propre monde. Dans Valide, certaines critiques demandaient pourquoi j’avais ajouté de la science-fiction ou mentionnaient vouloir en savoir plus. À chaque livre, j’en rajoute. Je vais continuer d’écrire dans cet univers et les gens vont l’apprivoiser un morceau à la fois, comme un puzzle. J’installe peu à peu le fonctionnement du monde, qui est au pouvoir, qui sont ces personnages, comment ils interagissent entre eux et quelles sont les versions de ce monde selon les personnages. C’est extrêmement intéressant de raconter des événements similaires de différents points de vue.

    Pourquoi as-tu choisi de reprendre l’histoire un an plus tard ?
    Chris Bergeron : Même s’il y a plus d’action dans Vandales que dans Valide et Vaillante, ce choix me donnait une distance et me permettait de réfléchir sur les effets de la résistance. Une fois que tu t’es battu.e pour avoir un monde, qu’est-ce qui reste après la révolution ? Y a-t-il jamais une fin ? Ensuite, en termes de forme d’écriture, les deux premiers étaient des monologues, alors que cette fois, ce sont des dialogues qui s’entrecroisent. On reste sur la parole. Si j’avais repris tout de suite après Valide, je n’aurais pas pu faire ça.

    En voyant que ton premier roman avait été si bien reçu, t’es-tu donné la permission d’aller plus loin ?
    Chris Bergeron : On ne peut pas juger de la qualité de son propre travail. Je ne suis pas plus à l’aise et je demeure très critique par rapport à ce que je fais. Je trouve toujours ça un peu nul. Ce que le deuxième et le troisième livre m’ont permis, c’est de ne pas parler que de moi et de sortir de l’urgence de tout dire.

    Quand tu découvres les bons commentaires des personnes qui te lisent et que tu es acclamée lors d’un spectacle littéraire, est-ce que ça vient apaiser quelque chose en toi ?
    Chris Bergeron : Oui. J’ai le sentiment d’être très chanceuse. C’est une belle surprise à la fin quarantaine, en troisième carrière (journaliste, publicitaire, autrice), de recevoir ce cadeau-là. Écrire des choses qui touchent les gens et qui les font réfléchir, c’est extraordinaire. C’est le grand privilège des personnes de lettres de pouvoir générer ça.

    INFOS | Vandales, Chris Bergeron, Éditions XYZ, 2023.

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