Samedi, 13 avril 2024
• • •
    Publicité

    Rose : une couleur aux prises avec le genre

    Si on demandait quelle couleur est la plus étroitement associée au féminin, une même réponse viendrait probablement à l’esprit de plusieurs : le rose ! Pourtant, cette association n’est pas aussi « naturelle » qu’on voudrait bien le croire et est même relativement récente. Kévin Bideaux nous entraîne dans l’univers merveilleux de cette grande incomprise au cœur d’un ouvrage visuellement étourdissant !

    D’entrée de jeu, un petit tour du côté de la linguistique nous apprend que, pendant longtemps, aucun terme ne désignait clairement cette couleur. De fait, cette teinte était simplement considérée comme un rouge pâle et, en français, ce n’est qu’au 18e siècle qu’un mot précis — rose — désigne la couleur que l’on connaît aujourd’hui.

    Cette nuance chromatique étant difficile à obtenir, le rose n’était au départ pas associé à un genre, mais bien plutôt à une classe sociale précise : l’aristocratie ! C’est au fil des mouvements révolutionnaires que la couleur s’est vue attachée à une notion de frivolité, en lien avec la noblesse, jusqu’à ce qu’un mariage presque indissociable se fasse avec le concept de féminin. Cette association a commencé à se cristalliser vers la fin du 19e siècle pour finalement s’imposer à partir des années 1950, alors même qu’une vision conservatrice et dichotomique des genres s’est imposée.

    Cette association avec le féminin semble aujourd’hui culturellement presque indissociable. On peut penser à l’omniprésence du rose dans l’univers de Barbie, à partir des années 80, des princesses Disney, à la fin des années 90, ou même des produits dérivés du phénomène japonais Hello Kitty. Au-delà de cette association qui peut sembler candide, le rose cache également une importante part d’ombre.

    Lors de la Seconde Guerre mondiale, le triangle rose apposé par les nazis aux hommes gais, dans les camps de concentration, est révélateur d’une association déjà forte avec le concept de démasculinisation. Une perception qui est encore extrêmement présente au sein de nos sociétés. À titre d’exemple, en 2005 l’Université d’Iowa fit repeindre en rose le vestiaire réservé aux équipes visiteuses de son stade sportif : « si l’intention d’intimider les membres des équipes adverses n’a pas été explicitement revendiquée, il semble pourtant clair que l’objectif était de signifier que les joueurs (par défaut des hommes) de l’équipe invitée seraient féminins et donc faibles ».

    Nulle surprise qu’une réappropriation très forte de cette couleur se soit naturellement imposée au sein des communautés LGBTQ puisque le rose constituait de facto un doigt d’honneur aux diktats étriqués d’une société patriarcale. Le rose devient ainsi un symbole de contre-normalité, un étendard sous lequel se rassemble la contreculture des genres et des orientations sexuelles.

    Bien que parfois un peu académique, cette histoire de l’impact social, politique et culturel d’une couleur en apparence si innocente se révèle un pur délice. L’auteur y déconstruit brillamment les aprioris et la complexité des sentiments que l’on nourrit encore trop souvent à son égard.

    L’ouvrage se présente sous les atours d’une magnifique reliure rosée servant d’écrin à un corpus de 528 pages, dont plus de 300 images aux couleurs chatoyantes et une impressionnante bibliographie de 58 pages !

    INFOS | Rose : Une couleur aux prises avec le genre / Kévin Bideaux. Paris : Éditions Amsterdam, 2023. 528p. (Études de genre)

    Du même auteur

    SUR LE MÊME SUJET

    LAISSER UN COMMENTAIRE

    S'il vous plaît entrez votre commentaire!
    S'il vous plaît entrez votre nom ici

    Publicité

    Actualités

    Les plus consultés cette semaine

    Publicité