Mercredi, 29 mai 2024
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    Un cœur habité de mille voix, les voix de Marie-Claire Blais adaptées par Kevin Lambert

    Un cœur habité de mille voix est le dernier roman écrit par la romancière Marie-Claire Blais quelque temps avant son décès. Considéré par beaucoup comme son testament littéraire, l’autrice, à travers le personnage de cet homme trans qui, à la veille de son décès, se remémore sa vie et ses amours, y livre ses réflexions politiques sur l’histoire et les luttes LGBGTQ2S dans sa langue et sa musique particulière.

    Espace Go a choisi de monter ce texte et a demandé à l’écrivain Kevin Lambert d’en signer l’adaptation. Un défi pour le jeune romancier de s’approprier le temps d’une pièce la langue et l’écriture d’une écrivaine dont il a toujours admiré l’œuvre avec laquelle il partageait une sensibilité, une proximité qui dépassait la simple admiration littéraire.

    Comment t’es-tu retrouvé sur ce projet ?
    KL : J’avais participé à une causerie organisée par l’Espace Go lorsque Stéphanie Jasmin et Denis Marleau avaient mis en scène Soifs de Marie-Claire Blais, un projet ambitieux puisqu’il s’agissait de l’adaptation des dix romans qui forment le cycle Soifs.

    Ils avaient le projet de recommencer avec une autre œuvre et comme ils savaient que je connaissais bien l’univers de Marie-Claire Blais, ils m’ont donné carte blanche. J’étais très enthousiaste et j’ai tout de suite proposé Un cœur habité de mille voix que j’avais déjà lu et que je trouvais pertinent pour plein de raisons, d’une part parce que c’est le testament littéraire de Marie-Claire Blais, son dernier livre, et d’autres part parce qu’elle abordait la question de la mémoire et de la nécessité de se souvenir du passé et des luttes menées par les personnes et les groupes LGBGTQ+, surtout face à la montée de l’homophobie et de la transphobie, et donc, c’est non seulement un testament littéraire mais aussi un testament politique.
     
    Le sujet est particulièrement surprenant mais en même temps assez simple. Un homme trans en fin de vie qui se prépare à recevoir des ami.e.s. ?
    KL : Le personnage, René, commence sa journée en pyjama entouré de son infirmière et d’une grande amie, Louise, qui l’aide à s’habiller. Et au cours de cette journée qui doit se terminer avec l’arrivée d’amies, il dévoile des parties de sa vie, se remémore des amours passées, et parlent des luttes auxquelles il a participé comme personne transgenre à l’époque contre l’intolérance. C’est aussi une réflexion sur l’amitié. Jeune, René vivait avec ses amies dans un squat. Puis avec le temps, des séparations interviennent souvent liées aussi avec la distance, mais aussi ces amitiés peuvent perdurer, traverser toute une vie. Comme René avec son amie Louise, toujours présente.
     
    C’est la première fois que tu adaptes un roman pour le théâtre. Comment as-tu abordé l’écriture de Marie-Claire Blais qui est si particulière ?
    KL : J’ai commencé par relire le texte avec un œil attentif ce qui potentiellement théâtral, d’autant que contrairement à d’autres textes de Marie-Claire Blais, il y a dans Un cœur habité de mille voix beaucoup de dialogues, même si ce sont en fait des monologues intérieurs. Et puis, ce qui est aussi théâtral, c’est qu’il y a une unité de temps et de lieu, tout se déroule en une journée dans le même espace. Cependant, les contraintes étaient nombreuses, comme de faire un condensé du livre pour la scène, de nombreux personnages sont évoqués et on ne pouvait en avoir autant sur scène, il fallait donc faire des choix. J’ai pris un peu le texte comme un énorme morceau de glace dans lequel j’ai taillé tout en essayant de ne pas trop intervenir pour garder la vérité du texte. Comme en sculpture, en enlevant des morceaux mais en gardant la cohérence du texte originel. L’autre difficulté se trouvait dans la forme en spirale du texte. René revient dans ses propos avec les mêmes histoires auxquelles bien évidemment s’ajoutent des éléments nouveaux mais le théâtre demande une condensation temporelle. J’ai donc essayé de voir comment différents éléments du roman pouvaient s’emboîter, de donner une forme plus narrative, plus romanesque.
     
    Tu as une grande connaissance de l’œuvre de Marie-Claire Blais, ce qui était un atout ?
    KL : Bien sûr, j’ai un parcours d’analyste littéraire, j’ai donc un grand respect pour le style des écrivains et des écrivaines, donc il était très important pour moi de ne pas dénaturer la manière Marie-Claire Blais. Et puis, ce qui était parfait dans ce projet, c’est que les metteur.e.s en scène, Stéphanie Jasmin et Denis Marleau, sont des littéraires, elle et il tiennent beaucoup au texte, et on se rejoignait complètement. J’ai rencontré et correspondu aussi avec Marie-Claire Blais, je l’ai interviewée aussi. C’est sur cette connaissance de son œuvre et sur mes connaissances littéraires que je fonde ma légitimité à toucher à son œuvre. Son œuvre me touche, m’a aidé dans ce que je suis devenu, il y a chez elle cette sensibilité qui me rejoint, qui crée comme une proximité entre ses livres et moi. Et surtout ce dernier roman m’a accompagné alors que je vivais à ce moment-là des grands changements – je fais une transition depuis un peu plus d’un an. Et pendant que je faisais l’adaptation, le texte entrait en résonance avec plein d’aspects de ma vie, donc c’est un texte très proche de mon cœur. Mais je ne crois pas ce que soit là où se fonde ma légitimité d’adapter ce texte, c’est bien plus du côté de mes connaissances et compétences littéraires. 
     
    Marie-Claire Blais par la voix du personnage principal revient sur plus de cinquante ans de luttes de personnes LGBTQ+, l’histoire individuelle se fond dans l’histoire collective.
    KL : C’est en ce sens que ce texte est aussi un testament politique. Marie-Claire jette un regard sur l’histoire des minorités en créant des personnages qui ont été longtemps invisibilisés. Ici, il s’agit d’un personnage trans et de femmes queer qui ont vécu toute leur vie dans la marginalité, mais dont on ne connaît pas l’histoire, les obstacles qu’ils ont dû surmonter, les luttes qu’ils ont menés. Ce qui est intéressant c’est de voir des personnages qui sont âgés sur scène, cela va de 70 ans à 93 ans et qui en raison de leur âge redeviennent invisibles.

    Marie-Claire Blais à travers eux rappelle la nécessité de ne pas oublier cette histoire des minorités qui ont conduit à ce que l’on vit aujourd’hui mais qui nourrissent encore le présent et les luttes futures. Et d’ailleurs René, qui vit ses dernières heures, le rappelle. Il faut oser, oser sortir, oser se montrer, oser résister comme en 1969 avec les événements de Stonewall. Et bien évidemment, on ne peut s’empêcher d’y voir un avertissement quand on se rend compte de la montée de l’homophobie et de la transphobie, bien sûr aux États-Unis mais ailleurs aussi, tout comme au Québec aujourd’hui. Ce n’est pas anodin, nous devons rester vigilants et connaître notre histoire. C’est ce que nous rappelle Marie-Claire Blais qui, elle-même, toute son œuvre littéraire le prouve à donner une voix à ces personnes marginalisées, rejetées.
     
    Comment s’est fait le choix des comédiens et des comédiennes, comme par exemple de trouver quelqu’un.e pour jouer un homme trans de 93 ans ? Et as-tu participé à ce choix ?
    KL : Cela n’a pas été facile. Nous avons cherché des comédiens et des comédiennes qui avaient cette sensibilité-là ou encore qui se situaient sur le spectre de la fluidité du genre. Et le choix s’est arrêté sur Jean Marchand, un comédien que je connaissais déjà et qui se définissait avec un genre fluide et qui était donc à l’aise d’être cet homme trans sur scène.

    Et le choix s’est opéré de la même façon pour les interprètes des autres personnages. Mais nous avions la même vision, je pense à Stéphanie Jasmin et à Denis Marleau, ou encore à Maxime Poirier-Lemelin qui a été le conseil littéraire pour l’adaptation de partager ensemble cette même sensibilité autour de la question du genre.

    INFOS | Un cœur habité de mille voix, à l’Espace Go, du 2 au 28 avril 2024. Texte : Marie-Claire Blais. Adaptation : Kevin Lambert. Mise en scène : Stéphanie Jasmin et Denis Marleau. Coproduction : Ubu compagnie de création et Espace Go.
    https://espacego.com

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