Mardi, 16 juillet 2024
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    On peut tout oublier… sauf son homosexualité

    Dans les moments importants qui ont marqué l’histoire de Fugues, un fait divers a marqué l’année 1998. Et qui a fait couler beaucoup d’encre. À l’automne de cette année, un jeune homme anglophone est retrouvé dans une rue de Montréal en sous-vêtement. Il ne se souvenait de rien, ni de son identité, ni de la raison de sa présence à Montréal. La seule chose dont il se souvenait, c’est qu’il était gai.  
     
    Bien évidemment, la police ne sachant que faire de celui qu’on allait appeler bientôt l’amnésique de Montréal, on le remet aux mains de l’organisme Gay Lines. Un bénévole avait alors accepté de l’héberger malgré les réserves de plusieurs personnes de son entourage. Était-il vraiment amnésique ou ne jouait-il pas la comédie ? Est-ce qu’il pouvait être dangereux ? Chacun y allait de sa propre interprétation fondée sur ses propres phantasmes.
     
    Pour Fugues, nous avions rencontré James Brighton, le prénom et le nom qu’on lui avait donné. Certes, cela ne lui disait rien, mais il trouvait que peut-être cela lui évoquait quelque chose, peut-être le nom d’une personne qu’il avait connue, croisée, peut-être son nom, et qu’il avait choisi d’endosser. Assis au restaurant, nous avions découvert avec une curiosité à peine contenue, l’Amnésique de Montréal, en compagnie du bénévole de Gay Lines. Une conversation qui, de notre part, ne se voulait pas trop intrusive, genre interrogatoire, tentant de calmer dans un même temps notre curiosité insatiable.
     
    Très vite, nous avons été convaincus que James Brighton n’était pas un simulateur. James répondait tranquillement à nos questions, laissant cette étrange impression qu’il ne semblait pas trop désemparé par ce qu’il vivait. Nous apprendrons plus tard que lorsqu’il était seul dans l’appartement du bénévole, il effectuait des recherches sur Internet, espérant comme par miracle tomber sur une information, un fait, n’importe quoi qui lui permettrait de rapiécer sa mémoire défaillante.
     
    Il n’était pas le seul à faire ce type de recherches. Sa photo, avec des demandes d’information, avait été envoyée aussi bien aux États-Unis qu’en Grande-Bretagne, puisque James disait qu’il était peut-être anglais. Les bénévoles de Gay Lines se démenaient pour aider James à retrouver sa véritable identité, à défaut de retrouver sa mémoire.
     
    C’est lors d’un talk-show américain qui avait repris cette histoire en diffusant sa photo que le voile allait se lever sur ce mystère. James s’appelait Matthew Honeycutt, avait 25 ans, était né dans une famille pentecôtiste conservatrice du Tennessee. Selon cette famille, James/Matthew avait quitté son domicile en volant la carte de crédit de son frère. Et puis, on apprenait qu’il n’en était pas à sa première « fugue » ni à ses premiers épisodes d’amnésie plus ou moins longs.
     
    Pour la police, plus aucun doute, James/Matthew est entré illégalement au Canada. Accompagnée par les services d’immigration et des médias, la police est venue arrêter en pleine nuit l’Amnésique de Montréal à l’appartement du bénévole de Gay Line, un peu secoué par un réveil brutal. Un petit show médiatique bien orchestré, qui laissait entendre que la police n’avait jamais cru à l’amnésie de James/Matthew.
     
    Bien sûr, il a été rapidement relâché avec des conditions à respecter et l’on a demandé à sa famille de venir le chercher en apportant des preuves de son identité. Lors de la controverse à laquelle il participait, sa mère et son frère ont confirmé que James/Matthew souffrait bien d’une rare forme d’amnésie, l’amnésie dissociative. Simplement, plus la personne s’éloigne de chez elle, de lieux habituels, plus ses souvenirs s’estompent jusqu’à disparaître. Comme ce n’était pas le premier épisode dissociatif qu’il vivait, sa famille ne s’était pas plus inquiétée que cela de sa disparition, et avait encore moins alerté les autorités pour le retrouver.
     
    Identité retrouvée, un passé aussi, mais raconté par la famille et les proches ; le seul mystère pour lequel on n’a toujours aucune réponse, c’est ce qui s’est passé entre son départ du Tennessee et cette nuit où il s’est retrouvé presque nu dans un stationnement du centre-ville.
     
    Denis Langlois, le réalisateur de L’Escorte et de Danny in the Sky a trouvé l’histoire si intéressante qu’il a décidé d’en tirer un film, L’Amnésie — L’Énigme James Brighton, sorti en 2005. Denis Langlois a rencontré James/Matthew et ses proches pour concevoir le scénario, avançant des hypothèses qui auraient pu conduire ce dernier à vouloir inconsciemment changer de vie, entre autres en raison de traumatismes subis dans sa jeunesse et au début de sa vie d’adulte. Une histoire d’amour douloureuse, ou encore des séances d’exorcisme (thérapie de conversion) orchestrées par sa famille, dont son frère, et bien sûr on ne peut éviter l’interprétation de l’homophobie prégnante distillée dans son éducation pentecôtiste.

    Là encore, comme en témoigne le film en se fondant sur les entrevues effectuées par Denis Langlois, des zones d’ombre subsistent sur les causes de cette amnésie. Denis Langlois a encore des contacts épisodiques avec James/Matthew et confirme qu’il ne se souvient toujours de rien, ni de sa vie avant ni du comment il a pu se retrouver à Montréal.
     
    Enfin presque. Il n’avait pas oublié qu’il était gai.
     
    Pour celles et ceux qui voudraient voir le film L’Amnésie — L’Énigme James Brighton de Denis Langlois
     
    https://f3m.ca

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