Une journée de rassemblement

D’une génération à l’autre

Julie Vaillancourt
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Le 5 octobre dernier au Centre St-Pierre avait lieu l’annuelle journée de la visibilité lesbienne, sous le thème «D’une génération à l’autre». Les femmes se sont donné rendez-vous en grand nombre, afin de visiter les kiosques des diverses organisations lesbiennes, en plus d’assister à trois conférences thématiques. Retour sur une journée haute en couleur, qui s’est soldée sous le signe du succès. À priori, la journée de la visibilité lesbienne est une occasion unique pour rencontrer et discuter des préoccupations de la communauté lesbienne. Les femmes y trouvent un endroit pour échanger et réfléchir sur diverses thématiques. C’est aussi l’occasion pour divers organismes de présenter leurs services, avec la foire aux kiosques, qui présentaient de nombreuses initiatives et organismes lesbiens dont, Le centre de solidarité lesbienne (CSL), GRIS-Montréal/Mauricie/Centre-du-Québec, Gai Écoute/Fondation Émergence, le Réseau des lesbiennes du Québec, les Archives lesbiennes du Québec, le Centre des femmes de Verdun, le CJMLH, LSTW, Lez Elles, Arc-en-Ciel d’Afrique, l’institut Simone de Beauvoir, la Chaire de recherche sur l’homophobie. Une occasion unique de présenter les initiatives lesbiennes, sous le signe de la visibilité.

Peu importe votre parcours, votre pays d’origine ou votre âge, la journée de la visibilité lesbienne de cette année, avait sans conteste cette qualité rassembleuse de par le thème parapluie «d’une génération à l’autre». De ce fait, toutes pouvaient y trouver leur compte, et s’identifier, illustrant cette importante notion de «communauté». Les lesbiennes ne se tiennent pas les coudes? Les plus jeunes renient les réalités des lesbiennes plus âgées? Qu’à cela ne tiennent, la journée de cette année et les trois conférences présentées prouvent le contraire.

À commencer, par la conférence sur l’homoparentalité, où Kim Griffin et Francine Laporte sont venues raconter leurs expériences personnelles, aux antipodes l’une de l’autre; et pour cause, plus de deux décennies les séparent, exposant ainsi des réalités sociales et législatives différentes quant aux diverses facettes de l’homoparentalité. Aujourd’hui dans la cinquantaine avancée, Francine Laporte raconte son expérience touchante, sous les oreilles attentives des femmes rassemblées dans la salle de conférence du Centre st-Pierre, alors que Raphaëlle, fille de Francine et sa conjointe, aujourd’hui adolescente et militante pour le GRIS, est présente dans la salle. D’entrée de jeu, Francine annonce ses couleurs : «À mon époque, lorsque tu étais une femme, il fallait prendre sa place et foncer», explique la vétérinaire à la retraite, qui fut la première à ouvrir une clinique de vétérinaires femmes à Montréal. Francine décide donc d’avoir un enfant avec sa conjointe, «à une époque où tu n’avais pas le droit si tu n’étais pas un couple hétéro et marié», explique-t-elle. S’en suit un long périple «de marginaux» où les deux femmes auront chacun un enfant, par le biais de donneurs connus des deux mères, mais qui demeureront inconnus auprès des enfants : «Aucun ne voulait avoir la charge morale d’avoir un enfant et nous avons du payer cher pour le don de sperme». Christophe et Raphaëlle n’ont pas le même père, d’où leur caractère très différent, mais avec un grand respect pour la famille, précise Francine. Avec sa conjointe, Francine a élevé deux beaux enfants, malgré un parcours semé d’embuches, à une époque ou l’homoparentalité «n’existait pas» et où l’homophobie était une réalité de tous les jours : « la morale de l’histoire c’est que j’ai deux beaux enfants et ils sont hétéros! Dans notre aventure, avoir eu un donneur tient du miracle. La seule ombre à mon homoparentalité est de n’avoir pu présenter à mon fils, le visage de son père. J’aurais apprécié que son père ait l’ouverture d’esprit de le rencontrer, et je ne lui aurais rien demandé en retour. Mais bon nous étions des pion-nières alors c’était difficile…»

Début trentaine, Kim Griffin a une expérience de l’homoparentalité semblable à celle d’un conte de fée, lorsque comparée à celle de sa co-conférencière. Kim et sa conjointe ont trouvé leur donneur de sperme sur le web. Habitué de la procédure, le donneur s’est affiché dans les médias comme le «Starbuck» du Québec. À l’image du film de Ken Scott, le donneur de Kim et sa conjointe est même prêts à rencontrer tous «ses enfants» lorsqu’ils auront 18 ans : «Les membres ont accès à un site web et il est prêt tous les rencontrer. Il trouve important de savoir d’où l’on vient». D’ailleurs, Kim et sa conjointe sont toutes deux légalement mères de leurs deux enfants, puisque la loi 84, depuis 2002, accorde aux deux mères le droit parental. Une réalité très différente pour Francine, qui a d’ailleurs déclaré à la fin de la conférence qu’elle «adoptera légalement sa fille». Un moment touchant, que les lesbiennes dans la salle ont encensé.

Portant sur les réalités ethnoculturelles, la deuxième conférence fut présentée par trois lesbiennes d’âges et d’horizon différents. Monik Audet, animatrice des conférences, a expliqué la difficulté du comité organisateur de trouver des lesbiennes dans la cinquantaine provenant de communautés culturelles : «Toutes ont refusé», a-t-elle précisé. Ainsi, Florence François, 44 ans, était la plus âgée des trois conférencières; métisse, d’une mère française et d’un père haïtien, elle a discuté de son parcours, notamment du fait d’être lesbienne et métisse : «J’ai toujours l’impression d’avoir plusieurs identités et d’être constamment à la rencontre d’une autre culture, je me sens 30% québécoise, 30% française, 30% haïtienne et j’ai un 10% flottant», explique celle qui a fait son coming-out à la mi-trentaine.

Pour sa part, Patricia Jean, 27 ans, a fait son coming-out à sa famille haïtienne, en arrivant avec sa copine transgenre lors d’un party de famille. Si son coming-out n’a pas été facile, elle dit avoir beaucoup souffert de racisme, quant à sa couleur de peu, que ce soit à l’intérieure ou à l’extérieure de la communauté : «J’étais la seule noire dans mon école québécoise. Ensuite, dans la communauté lesbienne, j’avais encore l’impression d’être la seule noire…je marchais dans le Village, et je ne trouvais personne en qui me reconnaître», explique celle qui s’implique aujourd’hui dans Arc-en-ciel d’Afrique et le GRIS (comme ses 2 autres co-conférencières).

Finalement, la troisième conférencière Alein Ortegon, originaire du Mexique, a raconté sa bouleversante histoire. Aujourd’hui âgée de 32 ans, elle a quitté le Mexique il y a 9 ans pour venir s’établir à Montréal, en tant que «réfugiée par orientation sexuelle», dû aux nombreux sévices et discriminations (médecins, famille, entourage, religion, etc.) subies dans son pays d’origine : «Du à notre orientation sexuelle, moi et mon ex avions été mises à la porte et dormions dans les parcs. Ma mère croyait que la «honte d’être lesbienne» pourrait me faire changer», explique Alein qui a vécu beaucoup de violence: «Être femme et lesbienne au Mexique est une combinaison explosive», précise celle pour qui son pays d’origine est devenu «l’image de la peur». Celle qui a été avec sa conjointe pendant plus de 12 ans, est aujourd’hui étudiante à la maitrise et impliquée dans AGIR et le Conseil canadien pour les réfugiés : «Mon cheval de bataille est pour les immigrés LGBTQ», conclus positivement Alein Ortegon.

La troisième et dernière conférence portait sur les bars et de la vie nocturne lesbienne. Trois conférencières sont venues lever leur verre sur le sujet : d’abord la géographe Julie Podmore est venue présenter une cartographie des bars lesbiens à Montréal, couvrant plu-sieurs décennies, des années 50 à aujourd’hui. Avec le temps, la cartographie a changé, du centre-ville (1950-84), au Red Light (50-90), en terminant par le Village (1982-2003), dont plusieurs bars lesbiens furent mentionnés tels le Lilith, G-Spot, K-2, Louban, L’Exit, Sisters. Ensuite, deux tenancières de bars lesbiens, d’époques différentes, sont venues témoigner de leurs expériences, à commencer par Danielle Villeneuve, propriétaire du bar O’Side, sur la rue St-Denis, de 1994 à 1999. Si l’aventure fut douce-amère pour Danielle (puisque l’aventure a débuté par des bâtons dans les roues par les conseillers municipaux et s’est terminée par une saisie de la ban-que), elle se rappelle les bons souvenirs : «C’était un bar par et pour les femmes avec un aspect communautaire et d’entraide très important».

Parlant de communauté, c’est par le biais de celle du Roller Derby que la native d’Outremont Laurence Berkani en est venue à tirer les ficelles du Royal Phoenix avec ses copropriétaires : «Le Royal Phoenix est un bar ouvert à tous et de quartier et notre orientation sexuelle ne devrait pas définir où l’on sort; c’est plutôt un tout, le look, la musique, l’ambiance, les préférences qui font que l’on se regroupe à un endroit».

D’ailleurs, ceci a donné lieu à une réflexion sur les transformations des bars et leur nécessité pour la communauté lesbienne. Pour l’ancienne génération, les bars étaient syno-nymes de communauté, un besoin vital, un lieu privilégié où les femmes pouvaient enfin vivre leur lesbianisme, alors qu’aujourd’hui on peut exposer socialement son lesbianisme, dans presque tous les bars, dans la rue, etc. Cela dit, même si le visage de la vie nocturne et des bars lesbiens montréalais a changé, ce «besoin» de prendre une bonne bière après une journée de conférences reste le même. Ainsi, pour célébrer, les femmes s’étaient donné rendez-vous, pour un 5 à 7 et un after party au Drugstore…