Des citoyens en ont marre

On souhaite que ça change!

André-Constantin Passiour
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Dans un « post » sur Facebook, Ghislain Rousseau, commerçant et intervenant bien connu, indique en date du 26 septembre que ce sera sa dernière année de résidence dans le Village gai de Montréal. Il énumère les problèmes d’insécurité, entre autres. Comme pour lui donner raison, une autre figure bien reconnue du Village et de la Chambre de commerce gaie du Québec (CCGQ), Daniel Vaudrin, est intimidée et harcelée, avec des amis, par la charmante bande qui occupe le parc Serge-Garant à l’entrée du métro Beaudry. Il est vers 23 h. On lui demande de vider ses poches et tente de le voler. Il les confronte et appelle la police. Incidents isolés ? Pas vraiment. À peine leurs «posts» mis sur Facebook, les deux protagonistes reçoivent une multitude de messages d’encouragements, mais aussi des témoignages de personnes ayant été victimes d’intimidation, d’harcèlement, d’attaque verbale ou physique… Que font les autorités ? Rien selon Daniel Vaudrin et Ghislain Rousseau. « Cette décision [de s’en aller] n'est pas prise à la légère, vous savez à quel point je croyais à ce quartier, mais lors de mon retour de vacances hier, me dirigeant vers la maison, une bataille à grands coups de poing entre trois dealers-junkies a cloué le cercueil. Méchant accueil! Merci à nos dirigeants politiques municipaux de jouer à l'autruche et de ne pas mettre leurs culottes… », déclare sur son post Ghislain Rousseau.

«Ce post reflétait mes sentiments au retour de vacances en Europe, j’étais heureux, je me sentais bien, je flottais et, puis, ce fut le dur retour à la réalité, à la constatation de la dégradation de la situation dans mon quartier. Imaginez, vous retournez le soir à Montréal à bord de l’autobus 747, il vous débarque en plein square Émilie-Gamelin, il fait sombre parce que l’éclairage est déficient, c’est l’heure des hot dogs et les toxicomanes et les dealers rôdent autour. Quel accueil à Montréal ! C’est comme ça, en plus qu’on accueille les touristes à Montréal ! J’ai accompagné deux dames âgées françaises jusqu’à un taxi, elles avaient l’air apeurées. Je me dirige ensuite vers mon logement, au coin de Saint-Timothée, deux toxicomanes étaient en train d’en battre un troisième plus jeune à gros coups de poing. Je me dis, c’est ça mon coin, le Village ? On nous promettait des actions, rien, il n’y a rien, on n’a rien réglé concernant la vente de drogues et la violence qui en découle ! », dit exaspéré Ghislain Rousseau, copropriétaire de la boutique Fétiche Armada, organisateurs d’événements fétiches et membre du conseil d’administration de la Société de développement commercial du Village (SDC).

« Je comprends Ghislain (Rousseau)», me confie mon collègue Yves Lafontaine, directeur et rédacteur en chef du magazine. «J’aime beaucoup mon quartier. J’y suis arrivé en 1994. J’habitais alors, comme locataire, près de la rue Ste-Catherine, sur Alexandre-de-Sève, ce qui était pratique. On y est près de tout. Mais, c’est aussi un peu plus rock ‘n roll le soir et ça peut l’être encore. Quand l’occasion s’est présentée, je suis déménagé ailleurs. Il y a dix ans, quand j’ai décidé de revenir m’établir dans le Village, après avoir séjourné dans Rosemont (un peu trop calme à son goût), j’ai sciemment cherché pour une propriété au Nord de de Maisonneuve, afin de m’éloigner des abords la rue Ste-Catherine, trop bruyante (par la proximité des commerces), mais aussi trop près des organismes offrant des services à une population en besoin avec qui il est malheureusement très difficile de cohabiter au jour le jour.»

« Il y a une accumulation de groupes [venant en aide à des clientèles marginalisées] dans le secteur, il y a différents joueurs dans le secteur, il faut en voir l’impact que cela a sur la communauté locale, car il y en a un c’est certain», croit Daniel Vaudrin. Il y a des conséquences, mais c’est un peu comme si on préfère ne pas le voir. En soit, l’itinérance n’est pas un problème, c’est plutôt la violence et la consommation de drogues et les jeunes qui trainent qui ont un impact sur le quartier et qui nuisent à la vie de quartier et à la qualité de vie des citoyens », poursuit Daniel Vaudrin, qui est aussi le coprésident de GLISA (Gay & Lesbian International Sport Association) – qui organise les Outgames – il a été déterminant dans l’organisation des tout premiers Outgames mondiaux de Montréal, en 2006.

Vente de drogues et violence

Daniel Vaudrin et Ghislain Rousseau se sont d’ailleurs parlé de cette situation lamentable. Les deux tombent entièrement d’accord sur les efforts de la Société de développement commercial du Village (SDC). Depuis deux ans, celle-ci a bien mis sur pied, avec un certain succès d’ailleurs, un programme avec deux « agents de liaison », Cyrille Fi-gureau et Jean-François Robillard, dans le but de répondre partiellement à la problématique vécue par les sans-abris. Par contre, face aux « dealers » de drogues et aux gangs de rue, les agents de liaison sont impuissants. Eux-mêmes se font insulter, intimider et menacer constamment… Il y plus qu’un ras-le-bol chez les citoyens vivant dans le Village. Manifestement, il faut des actions plus musclées…

Rappelons qu’entre le 1er juin et le 15 septembre 2010, la police avait procédé à pas moins de 74 arrestations au total, essentiellement pour possession et vente de drogues, nous avait indiqué le commandant du poste 21 à l’époque, Alain Simoneau (voir Fugues de janvier 2011). On se rappellera aussi que, cet été-là justement, il y avait eu un meurtre relié à la vente de stupéfiants, aux portes du resto Macdonald’s.

« Il faut penser à des solutions ensemble. Que font le Refuge des jeunes et Le Roc pour intervenir auprès des jeunes ? Est-ce qu’ils ne devraient pas voir aux problèmes ? Je crois qu’une partie de la solution vient de l’implication directe de ces groupes aussi, non ? » s’interroge M. Vaudrin. « C’est clair qu’il faut aussi faire des pressions sur l’arrondissement et la police pour que les choses changent », ajoute-t-il.

« La sécurité est en deux facettes : il a d’abord l’itinérance, et on a eu du succès avec l’ajout des deux agents de liaison qui font le suivi
avec les cas les plus lourds et cela doit continuer; en 2e lieu, il y a les dealers de drogues et ça ce n’est pas réglé du tout et tant que ça ne sera pas réglé, cela va continuer, renchérit M. Rousseau. Pourtant, on a rénové et réaménagé à grands frais les parcs Émilie-Gamelin et Serge-Garant, le «parc de l’intimidation» comme je l’appelle. Cela a coûté très cher aux citoyens de Ville-Marie, car ce sont leurs taxes qui paient de telles rénovations. Le centre de jeunes ne veut pas collaborer avec les citoyens. En plus, les gangs de rue sont là parce qu’elles le peuvent, parce qu’il y a une pépinière de jeunes revendeurs de drogues et de délinquants sur place, ça, c’est la réalité. » Par ailleurs, le cas du peep-show, face à l’Olympia, où se tiennent en permanence plusieurs revendeurs de drogues – et l’on n’a pas besoin d’enquête bien poussée pour le remarquer en tant que simples citoyens –, agace plus d’un résidant du quartier qui ne s’expliquent pas la lenteur à intervenir.

Autant Daniel Vaudrin que Ghislain Rousseau applaudissent la présence et la collaboration policières, durant les semaines de piétonnisation d’Aires Libres. Mais, une fois la rue rouverte, tout se gâte… « On peut comprendre que les policiers ont des limitations sur ce qu’ils peuvent faire. Tant que le mandat ne leur sera pas donné de manière claire de faire le ménage, ils ne le feront pas et ce mandat vient des politiciens locaux qui ne font rien depuis deux ans… », de dire excédé M. Rousseau.

Ces deux citoyens veulent maintenant des actions concrètes. « Nous sommes en période électorale, il faut faire pression sur les candidats conseillers pour qu’ils agissent une fois élus. J’ai parlé à Philippe Schnobb [le candidat de Denis Coderre dans le district de Saint-Jacques], il faisait campagne devant le métro Beaudry, il n’était pas du tout au courant du dossier et de l’insécurité dans le secteur. Il nous faut sensibiliser les candidats et leur faire comprendre que cela ne peut pas durer », souligne M. Vaudrin. Pour ce qui est du parc Serge-Garant, Daniel Vaudrin se demande pourquoi la police n’applique tout simplement pas le règlement municipal qui limite l’heure de fréquentation de tels endroits à 23 h ?
Pour contrer la présence des jeu-nes « délinquants » dans le parc Serge-Garant, Daniel Vaudrin suggère que les citoyens s’organisent pour occuper le parc, y tenir des activités (tiré de son post sur Facebook) : « […] Je crois qu’il faudrait s’organiser un groupe de 50 personnes pour squatter le parc. […] Il faudrait le faire en groupe, filmer tout ce qui se passe dans le parc et partir en groupe. Je pense qu’on pourrait organiser ces groupes sur différentes heures de la journée, durant la semaine. Qu’en pensez-vous ? »

«C’est à peu près ce que certains résidents de mon secteur ont fait avec le Parc des Vétérans, qui longent la rue Papineau et où les dealers faisaient la pluie et le beau temps, jour et nuit, à mon arrivée en 2002», rappelle Yves Lafontaine. «Un comité des résidents riverains au parc s’est formé (le comité des usagers du Parc des Vétérans) avec la collaboration de l’Éco-quartier Sainte-Marie. L’objectif était à la fois de faire pression sur l’arrondissement, mais aussi de prendre les choses en main, de proposer des solutions et de s’assurer de se faire entendre : plaintes à répétitions à la police à chaque fois que quelqu’un était témoin d’une transaction de drogues, occupation du parc par les propriétaires de chiens assez nombreux dans le secteur, poses d’affiches incitant à la prudence et à contacter un service de l’arrondissement à chaque fois que des seringes souillées étaient trouvées par terre dans le parc, etc. Mais aussi, dès 2006, les résidents ont fait pression pour que le projet de revitalisation du Parc des Vétérans, tienne compte de leurs préoccupations au niveau de la sécurité. Ce projet a d’abord été présenté au comité des résidents qui a fait ses recommendations, dont plusieurs ont été retenues dans le projet final (dont un éclairage adéquat la nuit à différents endroits du parc), réalisé en deux phases, de 2008 à 2012. En définitive, cela a permis d’embellir le parc mais surtout de permettre aux résidants de se le réapproprier.»



J’aime mon Village

Pour Ghislain Rousseau, la campagne «J’aime mon Village», il y a deux ans, a porté ses fruits et créé un sentiment d’appartenance et de fierté au quartier. Mais, à présent, il faut aller au-delà. En parallèle à cette campagne, une série de demandes simples avaient été formulées à l’arrondissement et aux conseillers : meilleur éclairage des parcs et de la rue, haut-parleurs avec musique classique pour éloigner les revendeurs, etc. Force est de constater aujourd’hui que, rien n’a été retenu et que la situation a empiré… « C’est pour cela que j’ai l’intention de créer officiellement une association des résidants du Village, avec des résidants, mais aussi avec des commerçants et intervenants socio-économiques afin d’agir, de faire pression sur l’arrondissement, sur les politiciens, sur la police », affirme M. Rousseau.

Daniel Vaudrin va dans le même sens : « On doit s’occuper des problèmes collectivement, avec les organisations présentes et non de manière isolée. C’est un peu difficile à plusieurs, mais lorsqu’il y a de la volonté, je crois qu’on peut y arriver, mais il faut de la volonté, c’est certain ». Il faut également, lorsque les gens sont victimes ou témoins d’incidents, le rapporter à la police ou appeler le 911. « Pourquoi pas installer des pancartes dans le Village incitant les gens à appeler le 911 ou faire une plainte à la police. Plus il y en aura, plus elle agira ! Et cela pourra peut-être, par la même occasion, décourager, en partie, ceux qui sont tentés de commettre de tels actes...»

Donc, Ghislain Rousseau quittera-t-il le Village ? « Je n’ai pas encore lâché la serviette, je l’ai encore dans les mains. Mais il est grand temps que le Village devienne un lieu viable et sécuritaire pour tous. Je réfléchis encore à m’en aller… »

 
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  • Le Lobby communautaire à gagné... ils ont maintenant leur quartier dédié à leur clientèle.... tant pis pour les résidants. Publié le 29/10/2013
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