Par ici ma sortie _ questions de société

Sports et éthique

Denis-Daniel Boullé
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Photo prise par © Robert Laliberté

On pourrait évaluer le degré de liberté d’une société à la façon dont elle traite ses minorités sexuelles. On pourrait aussi s’interroger sur le degré d’engagement pour les droits et libertés des grands organismes sportifs qui dans leur recherche de couverture médiatique et de spectateurs sont prêts à fouler du pied les droits de la personne sous prétexte qu’ils ne s’ingèrent pas dans les politiques menées par les pays hôtes.


Même si cela s’inscrit en totale contradiction avec la philosophie de fraternité, de solidarité vantée par les chartes de ces mêmes organismes. Sotchi en est un exemple éloquent. Qu’importe les lois antigaies. Qu’importe si les dépenses pour l’organisation de ces jeux sont les plus élevées de toute l’histoire des Jeux olympiques en raison de la corruption. Qu’importe si des travailleurs étrangers recrutés pour la construction des infrastructures des Jeux sont traités comme des esclaves. Les membres du Comité olympique se réfugient derrière une neutralité qui ne les honore pas.

Il en va de même avec la Fédération internationale de football association (FIFA) qui a choisi la Russie en 1998 et le Qatar en 2022 pour les prochaines coupes du monde. Le Qatar fait aujourd’hui les gros titres des journaux avec des travailleurs népalais morts sur les chantiers de construction des sites de la prochaine coupe du monde. 90 % de la main d’œuvre au Qatar est composée d’immigrés dont 40 % proviennent du Népal. Des reportages ont déjà fait état des conditions de ces travailleurs étrangers dans les émirats du Golfe persique. Conditions de vie insalubres, conditions de travail dangereuses, retenue des passeports par les employeurs, salaires pas toujours versés. Cet esclavage moderne n’émeut pas les fédérations sportives. Rappelons que le Qatar interdit les relations homosexuelles sous peine d’emprisonnements et de châtiments par le fouet. Toute personne, qui souhaite rester un mois et plus, doit obligatoirement passer un test de dépistage du VIH. Si le test est positif, la personne est automatiquement expulsée. Les femmes restent soumises aux hommes.

Bref, les grandes fédérations sportives sacrifient les valeurs de leur charte, et celles des grandes chartes internationales au nom du profit, du tiroir-caisse. De se réfugier derrière leur neutralité les rend complices des politiques menées par les pays hôtes. De combien de sang russe et népalais faudra-t-il sur les mains des membres des fédérations sportives avant qu’ils ne réagissent ? Il faut donc continuer les pressions pour que le gouvernement russe revoie sa politique, tout comme il faudra faire des pressions sur les organisateurs des Jeux olympiques et de la FIFA. Et dénoncer non seulement le sort réservé aux minorités sexuelles dans ces pays, mais y associer notre profonde indignation à tout geste qui contrevient à la dignité humaine, que l’on soit femme ou travailleur immigré.

Nous sommes en période d’élection municipale, et tous les candidats rencontrés nous proposent de repeindre la ville en rose. Transport en commun augmenté et écologique; financement pour aider les plus démunis, dont la construction de logements sociaux; plantation d’arbres; multiplication d’espace vert. En vue redonner sa véritable place à Montréal dans le cercle très fermé des villes les « plus meilleures au monde ». C’est vrai que Montréal le mérite grandement. Encore faut-il avoir les coudées franches, et le soutien non seulement des deux paliers de gouvernement, mais aussi des dirigeants d’entreprises, petites, moyennes et grandes, pour entreprendre un virage exemplaire. Bien entendu, les candidats aiment les gais. D’ailleurs, deux conseillers de ville pour l’arrondissement Ville-Marie le sont, l’ancien journaliste Philippe Schnobb pour Équipe Coderre et Francis Salvadori pour Groupe Mélanie Joly. Espérons qu’ils ne sont pas en candidature seulement pour attirer le vote LGBT, mais bien parce que la chose publique leur tient à cœur. On promet un Village plus propre et plus accueillant, on maintient le défilé sur René-Lévesque et bien sûr la rue Sainte- Catherine piétonnière dans le Village l’été.

Patrice Chéreau est mort le 7 octobre dernier. Pour beaucoup, ce metteur en scène et cinéaste français n’évoquera pas grand-chose. Peut-être certains d’entre vous ont vu quelques-uns de ces films, comme L’homme blessé, La Reine Margot ou encore Ceux qui m’aiment prendront le train. C’est au théâtre que Patrice Chéreau a fait sa marque. Fou de la scène et de la création, cet homme pressé inscrivait son travail dans la continuité de ses maîtres à penser que furent Brecht, Vilar (Créateur du festival d’Avignon) ou encore Strehler avec qui il a travaillé plusieurs années à Milan. Il osera en 1976 une mise en scène de la tétralogie de Wagner au festival de Bayreuth, vilipendée lors de la création et portée aux nues à la fin des représentations. L’homme avait de l’audace et du courage. Il a été celui qui nous a fait découvrir les textes de Bernard-Marie Koltès (La nuit avant les forêts, œuvre montée ici par Brigitte Haentjens). L’amour, qui liait Patrice Chéreau à Koltès, lui fera abandonner le théâtre pendant quelques années après la mort de ce dernier. Chéreau c’était le théâtre de la vie, de la passion, un théâtre qui nous élevait, nous troublait, nous faisait rêver et pleurer à la fois. Un théâtre engagé sans concession, exigeant sans complaisance. Trois constantes ont nourri toutes les créations de Chéreau : l’éthique, l’esthétique et le social.

Oserais-je dire trois valeurs qui sont le fondement de la politique. Trois valeurs dont on souhaiterait qu’elles animent tous ceux et celles qui sont en charge de fédérations sportive ou encore en charge d’une métropole.