Deux hommes et trois couffins

Les joies de l’homoparentalité

Michel Joanny-Furtin
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Deux hommes et trois couffins est le témoi-gnage authentique d’un couple homosexuel marié qui élève trois enfants naturels! Une histoire de famille composée de papa, parrain et les enfants. Un récit à mettre entre toutes les mains, surtout celles de certains de nos cousins de France, pour voir autrement l’éducation d’enfants par un couple de même sexe. « Je n’avais pas prévu d’avoir d’enfants, raconte Serge, le conjoint de Jean-Yves Duthel, le parrain de cette histoire vécue. Me réaliser moi-même me prenait tout mon temps, sourit-il. Mais Jean-Yves voulait absolument en avoir. Je n’allais pas l’empêcher de réaliser ses rêves. Et j’ai découvert le monde merveilleux de la parentalité avec Léa. J’ai trouvé ça merveilleux; et puis, commencer par élever une fille nous met dans de bonnes conditions pour en élever d’autres. Dans ma famille, on était trois garçons et j’aurais bien aimé avoir une petite sœur. Alors Léa, c’est à la fois ma fille, ma filleule, et ma petite sœur. »

« Ça fait 40 ans cette année qu’on est ensemble, Serge et moi. On a vécu 13 ans ensemble avant d’avoir Léa, raconte Jean-Yves Duthel. J’ai abordé le sujet longtemps et comme personne n’a franchement dit non, je suis parti du principe que c’était oui…

«Lui, il en aurait fait une dizaine», s’amuse Serge. «Tout d’abord, Jean-Yves voulait adopter, mais dans les années 80, c’était plus compliqué. Ils ont été conçus naturellement, pas en labo, mais en chambre. Manon voulait absolument me rencontrer avant de commencer ce projet de maternité.»

« On n’a jamais parlé de mère porteuse», insiste Jean-Yves. «Par ma grande amie Francine, j’ai donc rencontré Manon, leur mère, qui voulait avoir un enfant au moment où cela devenait obsessif pour moi. Mais il n’était pas question de faire juste des cadeaux à Noël et aux anniversaires. On a toujours été d’accord sur le principe d’une garde partagée dès la naissance. Je le leur rappelle souvent : "Vous êtes des enfants voulus". Nous avons donc pris rendez-vous chaque mois jusqu’à la fécondation.»

« Je les ai voulus avec la même femme, la même mère, que les enfants ne soient pas demi-frères et demi-sœurs pour ne pas compliquer les choses, poursuit Jean-Yves. Loin de toute théorie et des débats sur ce sujet, pour moi, c’était important qu’il n’y ait pas plusieurs familles avec des femmes différentes. Même si ce n’est pas une présence traditionnelle, je voulais la présence d’une mère. C’est dans mes origines et ma culture. J’ai grandi en Alsace dans une tradition de famille et mon rêve c’était d’avoir une famille. D’ailleurs, c’était la phrase d’Arnaud, le benjamin, quand on avait des prises des becs : "Mais après tout, on est une famille." »

Histoire d'une famille presqu'ordinaire

« Pourquoi écrire cette histoire de famille? La première motivation, c’était de ne pas oublier cette histoire. Et puis même si je suis différent, il s’agissait de remonter dans mes racines familiales. Je procède d’une tradition de familles, et je ne voulais pas de coupures dans l’arbre généalogique. Oui, je pense qu’il y a la volonté de se renouveler. »

« Deuxièmement, au fur et à mesure que j’écrivais une histoire, je me suis rendu compte que ça cadrait exactement avec la période où les lois ont commencé à changer au Québec pour les LGBT. Et que j’étais partie prenante de ça quand je travaillais au gouvernement, j’agissais sur ces changements-là. Je raconte deux ou trois moments où l’on a agi, les gais présents au gouvernement. Et c’est là que ce livre est devenu aussi pédagogique. Cette histoire pouvait démontrer l’avancement des droits, et servir de modèle, présenter un vécu au quotidien qui permettait de montrer que c’est possible, et de voir l’évolution des enfants. »

« Si l’un d’entre eux s’était trouvé en prison ou un autre dans une autre galère, je n’aurais probablement pas écrit ce livre », sourit Jean-Yves. « Je dis souvent qu’on a des enfants normaux avec des problèmes normaux. Un jour un responsable de garderie nous a dit :
"Vous êtes le seul couple stable!" Comme tous les parents, notre trinité parentale a eu les mêmes soucis à l’adolescence, les mêmes débats d’idées tonitruants, les choix de métiers, les blondes, etc. »

« Il y a seulement 14 mois de différence entre les deux premiers. J’ai commencé à parler d’un deuxième et Manon a accepté quand elle a vu que je m’en occupais bien. Pour le troisième, il s’est passé deux ans et demi. Comme argument, j'annonçais que nous étions trois adultes et qu'il fallait trois enfants si on voulait se renouveler, mais aussi qu'on avait besoin d’électeurs, rigole Jean-Yves. Mais il fallait simplifier et mettre notre drôle de famille sous le même toit. Pour les enfants, c'était la solution idéale; une maison commune avec Maman à l’étage, Papa et Parrain au rez-de-chaussée. Nous avons vécu 17 ans sous le même toit dans le Faubourg à m’lasse. »

La place du parrain

Serge est vraiment le parrain des trois au sens liturgique du terme. «Serge a toujours été le pacificateur de tout temps. Quand les enfants avaient fait des erreurs, ils passaient par lui, se remémore Jean-Yves. Je ne sais plus pour quelle histoire, je suis dans l’auto et tu m’appelles pour me dire : "Là, Philippe va te dire quelque chose ce soir. Alors, fais-lui pas une crise, écoute-le!"»

« Jean-Yves et Manon étaient très pris par leur travail. Enseignant, j'avais une meilleure disponibilité. Notre style de vie n'a pas généré beaucoup de questions de la part des enfants. Ils amenaient d’autres enfants à la maison, lesquels voyaient un père, une mère et un parrain. L’entourage social des enfants, l'école, les réunions de parents, etc., la société commençait à évoluer et je me présentais comme parrain avant d’être un parrain homosexuel.

«Les enfants n'ont pas subi outre mesure de propos homophobes, reprend Jean-Yves. Quelques épisodes notables, mais rien de récurrent ni de systématique.

«Lorsqu’Arnaud était en 6e année du primaire, le père d’un de ses amis n’a pas voulu que son fils dorme à la maison alors qu’il hébergeait souvent Arnaud chez lui, rappelle Serge.

«Vers 15 ans, un de nos enfants s’est inquiété de savoir si l’homosexualité était héréditaire alors qu’il se sentait très proche d’un ami d’enfance qu’il fréquente toujours, confie Jean-Yves. On s’est posé la question de notre situation familiale particulière lors des pro-blèmes liés à l’adolescence, mais les enfants n’ont jamais relevé cette dimension dans leur construction personnelle, au contraire. Léa est pharmacienne, Philippe poursuit des études en massothérapie en alternance avec ses jobs, et Arnaud est encore étu-diant en histoire. Tous nos enfants sont hétérosexuels… jusqu’à maintenant », s'esclaffent le père et le parrain.

« Nous n'avons perdu ni amis ni connaissances parce que notre père est gay », écrivent les enfants dans l'avant-propos du livre. «Nous n'avons pas eu à faire face à des discriminations liées à cet état de fait parce que nous pensons qu'ici, au Québec, les mentalités sont ouvertes et que la tolérance est une de nos valeurs collectives. Nous savons, profondément, que nous sommes aimés, depuis toujours, par trois personnes qui nous sont essentielles : notre mère, notre père et notre parrain… »

Deux hommes et trois couffins : une tranche de vie réelle, par Jean-Yves Duthel, chez Louise Courteau Éditrice (Avril 2013 – 160 pages)