Festival TransAmériques, du 24 mai au 9 juin

Une 6e édition sous le signe du brouillage des genres

Denis-Daniel Boullé
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De plus en plus, les arts de la scène mélangent les genres. La danse se tourne vers le théâtre, le théâtre s’approprie les nouvelles technologies. Il devient alors de plus en plus difficile de marquer des frontières nettes. Certains utilisent le terme de performance, une expression calquée sur l’anglais, dont la connotation sportive ne rend pas forcément justice au génie de la création de nombreux artistes présents lors de la 6e édition du Festival TransAmériques (FTA) qui se tiendra du 24 mai au 9 juin. Ce brouillage des genres est peut-être emblématique et représentatif de notre monde en mouvement. Les repères s’estompent, les lendemains chantent de moins en moins. Individuellement et collectivement nous cherchons tous un sens porteur d’espoir contre les violences, les guerres, les crises économiques récurrentes, les fanatismes qui font aujourd’hui notre quotidien. Les artistes, plus que tout autre, sont sensibles à la rumeur sourde du monde et n’hésitent pas à s’emparer de nos préoccupations les plus essentielles.

Quelque soit la langue et la culture, on ne peut rester sourd à ces voix venues d’ici et d’ailleurs. De Genève, le Brésilien Guilherme Botelho joue sur le passage. Avec sa compagnie Alias, le chorégraphe laisse 14 danseurs traverser la scène d’un côté à l’autre. Ils passent et repassent. Ils se trainent, ils courent, ils tombent, ils dansent dans une fresque hypnotique et palpitante. Avec Sideways Rain, Guilherme Botelho nous invite à l’éternel recommencement

Un vieillard nu sur scène. Près de lui, un homme (son fils ?) entreprend de le laver. En fond de scène, un immense visage d’un Christ de la Renaissance. Une remarquable interrogation sur le sens de la vie, de notre relation avec le spirituel, de la place de l’art pour conjurer nos doutes, Sur le concept du visage du fils de Dieu, de l’Italien Romeo Castellucci, revisite toutes les questions sur les grandes énigmes de la condition humaine. L’une des œuvres les plus dérangeantes et les plus mystérieuses du Festival.

Anne Teresa de Keersmaeker est une légende vivante de la chorégraphie occidentale. Elle sera présente au FTA avec une présentation double. Deux spectacles différents mais à partir d’un même concept. Des danseurs, des musiciens et des chanteurs investissent la musique du monde médiéval, l’ars subtilior, caractérisé par la complexité rythmique et polyphonique. En Atendant, suivi de Cesena composent ce diptyque. Cesena est le nom d’une ville italienne dont les habitants ont été massacrés au XIVe siècle sur l’ordre du futur pape Clément VII. Si les musiciens sont présents dans En Atendant, seules des voix a cappella assument la partie musicale de Cesena. Entre une gestuelle contemporaine et la musique médiévale, Anne Teresa de Keersmaeker construit un pont entre le moyen-âge et notre époque. Une expérience en soi.

Enfin, changement radical avec Life and Times, une comédie musicale complètement déjantée en provenance de New York. À la base, l’enregistre-ment d’une conversation téléphonique où une femme, Kelly Cooper, raconte toute sa vie, du début jusqu’à aujourd’hui. Le texte de cette conversation a été conservé dans son intégra-lité puis mis en musique avec un orchestre live sur scène, et chorégraphié. Loufoque, six comédiens entourent cette femme qui avec toutes les hésitations, répétitions et digressions propres aux conversations téléphoniques, nous chante une vie d’une navrante banalité touchante. Une critique de notre relation à notre soif d’être reconnu, les réseaux sociaux ne sont pas loin, et d’être un moment seulement une vedette.

Symptomatique de ce brouillage des frontières, (M)imosa réunit des créateurs de Paris, Lisbonne et New York et se joue des frontières et des fantasmes identitaires. Chacun des interprètes prétend être Mimosa Ferrara et en livre sa propre incarnation. Tous les tabous tombent, la rectitude politique autour de la sexualité en prend un coup. Mimosa Ferrara est peut-être quelque part en chacun de nous. Quelle forme prendrait-elle si nous la laissions s’exprimer? Dans cette œuvre déjantée à souhait où l’imaginaire débridé semble la seule ligne conductrice, quatre danseurs-comédiens revendiquent de pouvoir changer de sexe, d’identité, de siècle, et de condition au gré de leur folie créatrice.

Si comme chaque année, de nombreux artistes étrangers sont invités, les Québécois et les Canadiens assurent une présence remarquable..

Danièle Desnoyers revient au FTA quatre ans après avoir présenté Là où je vis. Avec Sous la peau, la nuit, la chorégraphe québécoise continue son exploration des relations difficiles entre les hommes et les femmes. Jeux de séduction et de pouvoir, ils se livrent un combat où le plaisir n’est jamais très loin aussi de l’ombre que chacun porte en eux. Alors les codes habituels qui confinent les hommes et les femmes dans des rôles déterminés s’écroulent au profit d’une gestuelle plus physique. Un corps à corps qui caractérise l’œuvre de Danièle Desnoyers.

On connaît l’écriture poétique de Jovette Marchessault. Avec la comédienne et metteure en scène Pol Pelletier, la voix unique de la poétesse prend une dimension mystique. La pérégrin chérubinique, c’est avant tout un testament spirituel d’une femme mourante. Présenté dans l’ancienne église Sainte-Brigide, Pol Pelletier nous invite à un voyage spirituel qui se fonde sur la résistance et le rejet de toute résignation. D’une très grande intensité théâtrale, La pérégrin chérubinique est aussi l’occasion de se plonger de nouveau dans les univers de Jovette Marchessault.

Enfin, dans les spectacles gratuits, à ne pas manquer, les douze personnes âgées assises sur des chaises blanches vissées à cinq mètres au-dessus du trottoir sur des murs des immeubles du Quartier latin. L’une tricote, l’autre plie du linge, et un troisième fume. Un regard sur l’aînesse que l’on a tendance à ne plus remarquer. Là il suffira de lever la tête pour les apercevoir. De l’art vivant au plus près de la définition. De la poésie avec des anges âgés qui veillent avec bienveillance sur le quartier des spectacles.