«Ce que le sida a changé : Un abécédaire» de Dr Jean-Pierre Routy

Le VIH : de maladie mortelle à la maladie chronique

André-Constantin Passiour
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Cela fait près de 30 ans que ce médecin d’origine française, établi au Québec dans les années quatre-vingt-dix, traite des patients souffrant du VIH-sida. Le Dr Jean-Pierre Routy également reconnu comme chercheur afin de faire avancer la science et les traitements et, ultimement, contribuer à trouver une cure pour cette maladie. Notamment, le il a planché sur l’Interleukin-2, un des médicaments dans l’arsenal contre le cancer, et qui n’a pas donné, malheureusement, les résultats escomptés… Le Dr Jean-Pierre Routy vient de publier un texte un peu plus personnel, plus près de ses sentiments, Ce que le sida a changé : Un abécédaire. Ouvrage personnel, cet abécédaire n’est pas conventionnel. Ainsi, cela donne : «A pour Avril. Plus exactement le 15 avril 1983…» ou encore «B comme dans Brouillard. Parce qu’au début on ne savait rien sur cette maladie». Car le livre débute au moment où Jean-Pierre Routy, alors jeune médecin de 26 ans, est confronté au sida à travers des patients qui ont le même âge que lui… Des patients malades qui vont mourir, invariablement, puisque sans médicaments connus à l’époque. «Ce n’est pas un livre didactique. Le but est de dire ce que je ressens, les sentiments, le fait d’être touché par les patients parce que peu de médecins en parlent et, pourtant, nous sommes touchés par nos malades. Avec le VIH, on fait face à une telle difficulté humaine, on voit le degré de rejet et de stigmatisation rattachés à cette maladie. C’est terrible parfois de voir l’angoisse des patients», d’avouer le Dr Routy.

Mais pourquoi un livre à un tel moment de sa vie ? C’est qu’à 54 ans, le Dr Routy voit un de ses fils se lancer en médecine. Il se rend compte qu’il y a une nouvelle génération. Que le temps à passé. Le Dr Routy mesure tout le progrès accompli en l’espace de cette génération : de la découverte des premiers patients, de la mort imminente et sans équivoque, à l’évolution des connaissances, des traitements qui sont apparus et de la vie meilleure que mènent ses patients aujourd’hui. «Le fait qu’un de mes fils étudie en médecine, qu’il a dans la vingtaine, me renvoie au moment où moi j’ai commencé, au fait que j’ai été témoin de cette ma-ladie, mortelle au début, et puis de voir les progrès, souligne le Dr Routy. Aujourd’hui, lorsque je rencontre mes patients, ils me parlent de quoi ? Ils me racontent leur voyage à Cuba, on me dit comment ça va au boulot, ce qu’ils font. Je me rends compte de l’évolution immense qu’on a accomplie [durant ma carrière].»

«Cette maladie a bouleversé bien des choses. D’habitude, on a des mentors qui ouvrent la voie aux jeunes, mais, ici, concernant le sida, en deux ou trois ans, moi jeune médecin, j’étais plus connaissant que les médecins plus âgés, note-t-il. Je me souviens d’avoir donné des conférences sur les soins, etc. Ce sont donc, ici, de jeunes médecins, comme Réjean Thomas, comme moi et d’autres, qui ont mené la lutte, qui ont bousculé le système, les pensées. Il y a eu un changement dans la prise en charge du patient qui est devenu globale, une médecine qui est deve-nue centrée sur l’humain.»

Sympathique, empathique, profondément humain, en changeant les noms des patients, le Dr Routy, à travers eux, nous fait revivre ces instants d’amitié, de tristesse, d’impuissance, vécus certaines années, l’incompréhension face à la société, à la famille, au personnel soignant même dans leur rejet de ces jeunes malades et, puis la joie aussi de voir, enfin, ne serait-ce que l’AZT apparaître et donner du répit aux malades. Il y eut, c’est clair dans le livre, ce tiraillement entre le besoin de recherches, de tester les nouveaux médicaments sur les patients, et la compassion envers eux et le refus d’autres médecins que leurs patients servent de cobayes et ce, avec les risques d’échec et de désespoir que cela entraîne éventuellement advenant que les traitements ne fonctionnent pas…

Tout comme pour le Dr Jacques Pépin qui vient de publier un ouvrage très intéressant intitulé The Origins of AIDS (voir autre entrevue), le Dr Jean-Pierre Routy estime, lui aussi, que l’apport des activistes gais a fait bouger les choses. «L’engagement des militants a été positif et c’est vrai que cela a fonctionné», ajoute-t-il. Mais, là encore, tout n’est pas terminé. «C’est à nous, comme militants, comme activistes, de faire du bruit, de pousser pour que les gouvernements tiennent compte des besoins. Et il faut que les militants nous aident à obtenir plus d’argent pour des campagnes de prévention, de dépistage, que les gens sachent où se faire dépister pour les traiter [plus rapidement]l», insiste-t-il. Avec la prévention et le dépistage, le Dr Routy milite aussi pour l’accessibilité au traitement précoce – appelé PREP dans le langage du milieu, soit Prophilaxie pré-exposition au virus – , «c’est urgent de favoriser un tel traitement pour les gens afin qu’ils ne s’infectent pas surtout si on sait qu’il s’agit de groupes ou de sous-groupes plus à risque». En cela, le Dr Routy rejoint les nombreux appels du Dr Thomas afin que ce PREP soit offert à une plus grande échelle.

La tendance canadienne à la criminalisation du VIH inquiète également ce médecin, surtout si des rapports sexuels consentis ne mènent pas la personne à être infectée. Le Dr Routy croit que «cette responsabilité lors de rapports sexuels entre personnes consentantes» devrait être une «responsabilité partagée», surtout s’il n’y a pas intention criminelle.

Sur le plan scientifique, le combat n’est pas fini pour le Dr Routy, au contraire. Membre du comité d’éradication du VIH de la Société internationale du sida, il a bon espoir que l’on puisse, dans les deux ou trois prochaines années, mesurer les quantités de virus cachés dans les «réservoirs». «D’ici dix ans, on pense sérieusement pouvoir traiter et éliminer ces virus cachés en combinant les thérapies, explique-t-il. Il y a un tournant évolutif dans le VIH-sida, il y a des changements positifs dans les trithérapies alors qu’on a atteint un traitement quasiment optimal. Il faut continuer parce que je ne me vois pas dire à mes jeunes patients qu’ils auront à prendre une trithérapie pendant 60 ans ! Il faut trouver quelque chose pour éliminer le virus et guérir la maladie.»