L’homophobie à la carte?

Denis-Daniel Boullé
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Photo prise par © Robert Laliberté
Une connaissance, que je croise dans les couloirs régulièrement et avec qui j’échange quelques mots sur la pluie et le beau temps, me disait récemment qu’elle trouvait que nous, les gais, dégainions trop vite le mot «homophobe» dès que nous entendions quelque chose qui nous déplaisait. Un peu surpris, je lui ai demandé de préciser pourquoi elle considérait que nous étions devenus une véritable police du politiquement correct queer. Je ne reprendrai pas les exemples qu’elle m’a donnés, en soi très anecdotiques et pas méchants, et qui ne méritaient évidemment pas qu’on envoie des ayatollahs roses condamner les infidèles à la rectitude politique, ceints de toutes les chartes locales et internationales à notre disposition.

L’employée voulait simplement témoigner d’un sentiment qu’elle partageait avec beaucoup de ses amis hétéros. «Ça fait très mal de se faire traiter d’homophobes, c’est comme si nous nous faisions traiter de racistes. On peut se tromper, avoir encore des préjugés, ne pas tout connaître des gais, mais en aucun cas, on ne se considère comme homophobes, et on ne comprend pas que l’on puisse nous prendre pour des homophobes.»

Le spectre de l’homophobie est bien large: entre des groupes religieux qui appellent au meurtre des gais (homophobie criminelle) et des commentaires témoignant d’une mauvaise perception (homophobie malencontreuse) ou d’une ignorance d’une réalité LGBT (homophobie insidieuse), tout le monde se retrouve logé à la même enseigne, sous le même vocable que cette homophobie soit molle ou dure. Il n’existe pas de terme pour nuancer les différents degrés de rejet ou de préjugés. Est-ce pour déjouer ce piège, et par paresse, qu’il n’y a plus de personnes homophobes mais que des personnes qui tiennent des propos homophobes?

En fait, ce qui me gêne dans cette pirouette pour ne condamner person-ne, c’est la façon dont on dédouane de toute responsabilité ceux et celles qui tiennent ces dits propos. Comme si une plaisanterie, un cliché ou encore un commentaire négatif sur les gais, leur arrivaient dans la bouche comme un haut-le-cœur incontrôlable. À ce titre, les extrémistes qui en appellent au meurtre ne seraient pas homophobes.

Si des propos homophobes n’impliquent pas automatiquement ni essentiellement leur auteur, il serait bon quand même de faire le distinguo entre l’ignorance et les affirmations méprisantes, réfléchies et assumées qui engagent totalement ceux qui les énoncent. Comme ce fut le cas pour les deux chroni-queurs sportifs commentant la prestation de Johnny Weir. Leur insistance complaisante n’avait rien à voir avec une quelconque parole irréfléchie.

J’avais envie de continuer de jaser avec cette employée pour la rassurer et lui dire de ne pas s’en faire, que parmi nos communautés LGBT, il y avait de l’homophobie, même chez les gais, et beaucoup de lesbophobie et de transphobie, avec envie d’ajouter, et du sexisme, et du genrisme, et du racisme, et de l’âgisme. Que comme communautés, ayant droit de cité, nous avions aussi du chemin à parcourir – tous comme les hétéros – pour nous défaire de nos peurs de l’Autre, des Autres.

Mais reste la responsabilité de chacun face à ce qu’il pense et à ce qu’il dit, quand il le pense, et comment il le dit. Se défausser un peu trop rapidement en invoquant l’ignorance pour recevoir l’absolution et s’excuser, me semble tout aussi dangereux que de condamner sans procès tout propos et, par rapidité, toute personne qui choqueraient notre orgueil identitaire. Molle ou dure, crue ou cuite, l’homophobie n’est pas un plat qui se mange froid, mais bel et bien, sous toutes ses formes, l’affaire de tous.

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