INTER-vues

Rencontre avec Manon Massé...

Julie Vaillancourt
Commentaires

Le faible taux de participation aux élections municipales le prouve. Hormis quelques scandales qui viennent pimenter ici et là les campagnes électorales, les gens se pressent généralement peu aux urnes. Pourquoi bouder ce droit fondamental propre à notre démocratie? Force est d’admettre que plus souvent qu’autrement le citoyen blasé politiquement a l’impression d’assister à un spectacle de marionnettes, où les ficelles, quoiqu’invisibles, sont bel et bien tirées par un «je ne sais qui», au nom d’un «je ne sais quoi». Et que dire de l’atmosphère qui règne parfois lors des débats à l’Assemblée nationale, quasi comparable à une cour d’école, où tous les gamins se ressemblent, mais ne s’entendent pas. Bref, il est grand temps que l’intégrité, la passion et la solidarité émergent de ce paysage politique en noir et blanc (lire en rouge et bleu). Quelque peu blasée politiquement (je l’avoue), j’ai découvert en la politicienne qu’est Manon Massé, une nouvelle façon de voir la politique et ses acteurs. Une politique «solidaire», une politicienne engagée et intègre, qui a le courage de ses ambitions, ne mange pas ses mots et ne cache pas son orientation sexuelle. Rencontre «politiquement incorrecte» avec la candidate de Québec Solidaire dans Sainte-Marie-Saint-Jacques.

 

Depuis la fin des années 80, Manon Massé lutte pour les droits des plus démunis et la justice sociale. En ce sens, elle a œuvré au sein de divers organismes, tels le Comité social Centre-Sud, le YMCA Hochelaga-Maisonneuve, la Fédération des femmes du Québec, et actuellement au Centre des Femmes de Laval.

«Mes racines, ce sont des racines d’éducation populaire, aime-t-elle à préciser. Je suis une femme qui lutte pour les droits des gens, mais dans la perspective de lutter avec les gens et non pas pour les gens! Dans ce cadre-là justement, au milieu des années 90, lorsqu’il a été question de la Marche du Pain et des Roses, j’ai eu la chance de rencontrer le mouvement des femmes et les féministes à travers ce magnifique projet.»

Quelques années plus tard, soit le 14 octobre 2000, alors que 40 000 femmes investissent les rues de Montréal pour la Marche Mondiale des femmes, l’événement devient déclencheur du désir de Manon Massé de s’engager politiquement: «Nous, les femmes, avions réussi à mobiliser la planète entière autour de l’amélioration des conditions de vie des femmes, autant en matière de lutte à la pauvreté, de discrimination et de violence envers les femmes. Alors que d’autres pays faisaient des gains importants, nous, au Québec et au Canada, notre gouvernement n’a pas trouvé bon de tendre l’oreille aux exigences des femmes. Ce moment a été un déclencheur pour moi, et je me suis dit: "Ben coudons, vas-tu falloir qu’on le fasse notre parti politique?" Pour moi, Québec Solidaire est en quelque sorte la réponse à ce manque d’écoute de la part des élus à propos du bien commun de l’ensemble du peuple. À l’image de mon parti, mes motivations sont féministes, écologistes et au niveau de la justice sociale. Ce sont mes enracinements.»

À noter que l’émergence de Québec Solidaire provient de la fusion de deux entités politiques, soit l’Union des Forces Progressistes (UFP) et Option Citoyenne (cofondée par Manon Massé).

En 2006, Manon fait son entrée en politique lorsque élue à l’unanimité pour représenter les couleurs de Québec Solidaire dans la circonscription Sainte-Marie-Saint-Jacques. Et aux dires de la principale intéressée, c’était vraiment :« "Viens-t-en, ma Manon, on plonge!" C’est impressionnant, puisque je suis une femme engagée, une rassembleuse qui a travaillé à faire émerger le parti. C’est avec une grande naïveté que j’ai accepté de me présenter, notamment parce que j’étais la première à Québec Solidaire et que c’était une partielle. Alors, on voyait beaucoup cette élection comme une école, on allait faire nos classes. Ça été pour moi une expérience très positive, et avec tous les défis, dans le sens où je suis une fille qui vient de la classe ouvrière et une lesbienne qui n’a jamais été dans la garde-robe! Je suis butch, et il n’était pas question que je porte un tailleur avec des talons hauts! (Rires) Il y a tout le jugement que la société porte sur quelqu’un qui se lance en politique; on juge plus rapidement et souvent de façon plus intransigeante sur ce que l’on voit, que sur ce que l’on entend. D’ailleurs, ce qui est ma lutte depuis toujours ne relève pas uniquement de la politique partisane, mais c’est aussi d’amener les gens à dépasser cette barrière-là, à aller au cœur, du message que je porte comme politicienne, à Québec Solidaire, ou tout simplement comme militante.»

Et si livrer un message de façon authentique n’est pas chose facile pour tous les politiciens, ce n’est pas le cas de Manon: «Être intègre pour moi, ce n’est pas difficile en soi, puisque c’est comme ça que je vis! Le bout compliqué, c’est le regard des autres. En 2006, je sentais la pression du regard des autres, puisque toutes les caméras étaient tournées vers cette élection et que j’étais la première candidate de Québec Solidaire. Mais j’ai opté pour mon intégrité physique : je suis comme je suis et je viens en un morceau! (Rires) Alors, la première année, il y a eu des courriels haineux, de la lesbophobie… et vous savez lors-qu’on se dit féministe, le discours dominant de la société est un discours qui discrédite les féministes, notamment en les traitant de lesbiennes. Alors, lorsque tu es féministe et lesbienne et que tu portes ça pleinement et que tu l’assumes clairement, ça dérange l’ordre établi, disons!»

Et Manon de rajouter sur cette éternelle question de l’intégrité politique : «C’est le grand paradoxe de ces politiciens, de cette classe de travailleurs et travailleuses qui ont à traverser le temps et les années. Beaucoup n’ont pas pris soin de la nécessaire intégrité lorsque tu veux être au service du peuple. C’est d’ailleurs pourquoi j’aime tant mon parti, puisqu’il est composé de toutes sorte de gens qui ont envie de redonner à la politique, d’une part, le pouvoir qu’a le politique et, d’autre part, effectuer des choix qui ne sont pas fait actuellement, par exemple au niveau de l’écologie et de la lutte à la pauvreté qui ont des impacts directs sur la vie de plusieurs et ultimement de l’ensemble!»

En cette année postélectorale, Québec Solidaire réfléchit à son programme. «C’est l’avantage d’un nouveau parti, on réécrit tout! On n’est pas obligé d’essayer de transformer ce que les autres ont écrit avant nous autres!» souligne Manon. Et en ce sens, «Québec Solidaire a toute une démarche de discussions et d’échange avec la population, sur différents enjeux. C’est essentiel et c’est ça pour moi la vraie politique, aller vers les gens et parler de ces choses-là avec eux! Donner l’information et permettre aux gens d’avoir une autre lecture de la réalité pour qu’ils fassent des choix. Moi, je ne fais pas de la politique partisane pour convaincre les gens, j’essaie d’expliquer comment je vois les choses et où est notre pouvoir comme citoyen. Parce que les gens sont extrêmement cyniques par rapport à la politique, ils ont l’impression de se faire fourrer chaque fois qu’un politicien ouvre la bouche! Et tout ça devient désolant lorsque tu te mets en interrelation avec les gens.»

Cela dit, Manon a l’intégrité et la fougue des politiciens qui sont là pour durer. Et afin de mettre ses projets en œuvre, elle n’hésite pas à envisager un futur prometteur : « Moi. dans 5 ans, je compte bien être assise aux côtés d’Amir Khadir à l’Assemblée nationale! Et non, ce n’est pas vrai que je vais porter un tailleur! (Rires) S’il faut porter une cravate, j’en porterai bien une! (Rires) Blagues à part, pour moi, la grande priorité dans le contexte économique actuel c’est de faire des choix pour faire en sorte que l’éco-nomie s’appuie de moins en moins sur l’économie virtuelle et qu’elle s’appuie de plus en plus sur les travailleurs, parce qu’ils sont actifs socialement, parce qu’ils consomment, et non pas parce qu’ils surconsomment, car là, on étouffe la planète! Bref, qu’ils aient un pouvoir d’achat qui leur permet de s’alimenter sainement et d’avoir des loisirs. Pour ce faire, il faut relancer l’économie avec de grands chantiers, car actuellement tout ce que le gouvernement fait, c’est emprunter de l’argent et l’investir pour permettre à peu près à la même gang de s’enrichir. Pendant ce temps, plusieurs travailleurs et travailleuses perdent leur emploi et des entreprises ferment leurs portes, sans égard pour l’impact que ces fermetures ont sur les individus dans les communautés. Et dans 5 ans, assise aux côtés d’Amir et peut-être avec beaucoup d’autres "Solidaires", on va faire énormément de pression pour s’assurer que nos gouvernements investissent de l’argent dans une économie verte! Au Québec, c’est tellement simple : rationnalisons l’électricité et nous venons encore une fois de récupérer des millions de dollars qui s’en vont actuellement dans les poches d’intérêts privés. Faisons la construction de logements sociaux, pour loger les gens et donner du travail à d’autres! Développons dans les grands centres, comme la communauté montréalaise, développons de plus en plus le transport collectif, notamment sur rails! En plus ça va créer de l’emploi! Au Québec, on fait des trains pas des voitures! On fait de l’électricité, pas du pétrole! On peut-tu lâcher le maudit char!?! (Rires) Alors, c’est ce que je ferai dans 5 ans!»

Et pour conclure, un conseil aux femmes et aux lesbiennes qui voudraient se lancer en politique : «Je leur dirais d’y aller avec leur cœur, car la politique, c’est rien d’autre que les règles que l’on se donne pour vivre ensemble. Et dans ce sens, si l’on y va avec cœur et intégrité et que l’on va là où nous mènent nos bottines, les chances d’être en accord avec soi-même sont beaucoup plus grandes! Et pour ce qui est de leur orientation sexuelle, elles font le choix ou non de la nommer. Mais disons que plus on est out, plus ce sera accepté! Il faut se soutenir collectivement lorsqu’on s’assume pleinement et nous ne sommes pas seules, on est une gang!»

Et Manon de rajouter sur son futur poste à l’Assemblée nationale : « Et ce que je ferais aussi dans 5 ans, c’est que je mettrais en marche le plan national de lutte à l’homophobie, parce que ça va être long, puisque ça implique des changements de mentalités, bien qu’ils soient amorcés. Je crois qu’il faudrait appeler à nouveau la Ministre pour en savoir davantage! Ce qui est d’autant plus enrageant, c’est que chaque fois que je m’informe à ce sujet, on me répond toujours que quelque chose s’en vient, et ce, depuis la sortie du rapport en mars 2007! Bien sûr, qu’il y a quelque chose qui s’en vient… c’est 2010! (Rires) Et c’est là que les gens finissent par se décourager de la politique! Et je trouve ça désolant pour l’ensemble de la classe politique…Il faut que les gens prennent conscience que lorsqu’on ne s’occupe pas de la politique, la politique s’occupe de nous autres!»

D’où l’importance d’aller voter, citoyens… 



Pour en savoir davantage sur Manon Massé et Québec Solidaire :

www.quebecsolidaire.net et

www.quebecsolidaire.net/sainte-marie-saint-jacques