Nostalgie

C’est la rentrée rétro...

Luc-Alexandre Perron
Commentaires
Le nombre grandissant de chaînes télé fait en sorte que la quantité d’émissions produites n’arrive plus à remplir l’espace télévisuel. On a donc recours de plus en plus aux émissions du passé. Les reprises ont la cote. Des chaînes comme TV Land, Deja View, ou Prise 2 en français, nous ramènent, dit-on, à une époque où les choses étaient plus simples, avant le terrorisme, avant le réchauffement de la planète, au moment d’une certaine utopie. Je ne sais pas où on a inventé ça. Premièrement, la plupart des émissions diffusées datent, soit des années 60 et de la Guerre Froide, ou encore des années 80 sous le règne de Ronald Reagan et de l’apparition de l’épidémie du sida, avant la chute du Mur de Berlin (et pour nous, à une époque où les gais n’avaient aucun droit). Alors, pour la belle époque, on repassera. En fait, les gens sont nostalgiques de leur propre jeunesse, enfance ou adolescence. C’est comme lorsqu’on entend une chanson dans la trame sonore d’un film et qu’on s’exclame : « j’étais au CEGEP dans ce temps-là » ou « je sortais avec untel à l’époque ». C’est une expérience personnelle qui n’a rien à voir avec le climat social d’une période. Mais cet individualisme rapporte gros car les chaînes qui font dans la reprise réussissent à attirer un large pu-blic.

Pour nous, gais, lesbiennes, transsexuels, ce n’est évidemment pas les gros chars. Si on regarde Deja View, on peut y voir, ad nauseam, Three’s Company (1977-1984) où Jack Tripper, afin de pouvoir vivre avec deux colocataires féminines, doit prétendre être homosexuel, car le propriétaire (Monsieur Roper) ne tolérerait pas de cohabitation mixte dans son édifice. Rappel : ça se passe à Los Angeles au début des années 80. La prémisse de base n’avait donc aucun sens. Encore pire : lorsque les comédiens jouant les proprios ont obtenu leur propre émission, on a inventé un nouveau gérant d’édifice (Monsieur Furley) qui, lui aussi, devait croire que Jack était gai pour lui permettre de vivre avec deux jeunes femmes célibataires. De plus, jamais durant la série a-t-on dénoncé l’homophobie ou même présenté un personnage véritablement gai. On se contentait de s’amuser des préjugés du proprio et de ses jokes de tapettes. Après le départ de Suzanne Somers, le personnage de la blonde insignifiante, Chrissy fut remplacée par Cindy sa cousine (saisons 5 et 6) puis une blonde infirmière, Terri (saisons 6-8). Je ne dis pas que l’émission n’était pas amusante. Je me suis souvent pris à sourire des jeux de mots et des aventures sordides dans lesquelles se retrouvaient les personnages. Les scénaristes se surpassaient semaine après semaine pour trouver de nouvelles situations. Mais au niveau de la conscience de notre présence, c’était assez limité. On pouvait difficilement trouver un reflet de l’homosexualité dans ce genre d’émissions.

C’est intéressant de constater le vide télévisuel concernant la question de l’orientation sexuelle. Il n’y avait à l’époque que deux avenues possibles pour aborder ce sujet qui était pour plusieurs « de très mauvais goût » : soit la blague homophobe mettant en scène une gran- de folle qui servait à mettre en évidence la virilité du héros principal, soit le drame pas drôle du tout. Variante sur le même thème : Bosom Buddies (1980-1982) où deux copains, Kip (Tom Hanks) et Henry (Peter Scolari) devaient prétendre être des femmes afin de pouvoir habiter dans un édifice où leur budget leur permettait de vivre. Les situations complexes qui découlaient de leur secret dégénéraient chaque semaine. La série ne survécut que deux saisons.

Puis Roseanne (1988-1997), autre émission qui circule sur les canaux de reprises, est débarquée. Le sida avait déjà ouvert les yeux de l’Amérique sur notre existence. Roseanne la simple femme issue de la classe ouvrière, mère de famille de trois, puis de quatre enfants, allait briser plusieurs tabous. On aborda ainsi des sujets comme la violence conjugale (de manière assez explicite pour une comédie), la drogue, l’avortement, le divorce, l’homosexualité, l’homophobie et même l’homoparentalité. Roseanne ouvrira la porte au coming out d’Ellen (1994-1998), qui elle-même pavera la voie pour Will & Grace (1998-2006). Ces émissions figurent aussi au palmarès des canaux de reprises télé. Il suffit de zapper un peu et on trouve une reprise des ces émissions sur un canal ou un autre.

Ainsi les émissions présentées sur des chaînes comme Deja View peuvent servir de trame historique pour suivre la perception de l’homosexualité dans la société américaine. Au Québec, les reprises qu’on nous sert sont du type Le Temps d’une paix, Les filles de Caleb ou Symphorien, donc oubliez tout de la possibilité d’étudier l’évolution de la perception de l’homosexualité via l’histoire télévisuelle du Québec. Je dois l’avouer (car je pourrais me faire dénoncer) que oui, j’ai déjà regardé des reprises de Symphorien et que, oui, j’ai déjà ri. Mais pas nécessairement à cause des blagues.

Cela étant dit, qu’est-ce qu’il y a d’intéressant à regarder sur les chaînes de reprises? TVtropolis présente souvent des épisodes de Friends, où sont apparues quelques fois l’ex-femme de Ross, Carol, et sa conjointe, Susan. On peut aussi voir Frasier, Everybody loves Raymond, Seinfeld, Family Guy, 70’s show, etc. Quelques émissions ont déjà présenté des personnages gais ou lesbiens mais de manière ponctuelle.

Du côté de TV Land, on peut regarder Happy Days, Fantasy Island, Hart to Hart, et même Lassie. Donc, pas beaucoup de fifure sur ce canal…

Deja View m’apparaît avoir une programmation plus légère. On propose aux auditeurs un groupe d’émissions qu’on diffuse en rafale, puis ensuite on passe à une sélection. Par exemple, on a présenté The Golden Girls de 2001 à 2004 et Bewitched de 2002 à 2004, puis en 2004, on est passé à The Bervely Hillbillies. Ces temps-ci on présente en plus de Roseanne, The Facts of Life, qui a marqué bien des lesbiennes durant leur adolescence, The Cosby Show, All in the Family, Who’s the boss. Donc, plusieurs émissions qui tournent autour du thème de la famille.

Côté québécois, Prise 2 nous offre une diversité de reprises d’émissions québécoises ou américaines. Et on trouve plusieurs bijoux. J’ai même vu en juillet Espionnage bionique (Bionic Showdown), téléfilm qui reprenait les personnages de Jaime Sommers et Steve Austin, avec une nouvelle recrue bionique interprétée par Sandra Bullock, inconnue à ce moment-là. Non, ce n’est pas de la grande télévision, mais on n’écoute pas toujours la télé pour réfléchir; au contraire, parfois on veut juste se changer les idées. Note pour les plus jeunes : Profitez de la diffusion de Dynastie (Dynasty) chaque soir (en reprise le lendemain en pm) pour constater les premiers balbutiements de la représentation homosexuelle à la télévision avec Steven Carrington, le deuxième fils de Blake et Alexis. Le personnage est tourmenté, hésitant, se marie avec une femme, la névrosée Claudia (par amour ou sous la pression?). Le réseau coupait systématiquement les scènes de baisers et on se limitait à de simples accolades. Partout en Amérique, même à Montréal, les bars gais organisaient des soirées où on pouvait regarder l’émission en direct. C’est dire comment la présence, même pathétique, d’un gai à la télévision avait son importance pour la communauté.
Bonnes reprises!

N’hésitez pas à me faire part de vos commentaires, questions, idées, suggestions en m’écrivant à [email protected]

 
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Anciens commentaires

  • Luc-Alexandre, Tu réussis toujours à me surprendre par un point de vue qui m'avait complètement échappé et pourtant si juste. J'aime aussi ta façon de dire les choses. C'est direct, simple et amusant. Lire ta chronique est un délice. De plus, tes connaissances télévisuelles sont renversantes. Au plaisir de te lire le mois prochain Publié le 24/09/2009
  • Un intéressant parcours de l'histoire de la télévision. Merci de nous rappeler le chemin parcouru! Publié le 26/09/2009
  • Je trouve ça vraiment rassurant de voir le chemin parcouru par les communautés homosexuelles depuis les 30 dernières années. D'avoir la chance de pouvoir le regarder en reprise, nous fait constater la profondeur des changements de sociétés qui ont eu lieu. Je constate également la position que l'homosexualité avait il y a 30 ans et je la compare à celle qu'occupe le transsexualisme aujourd'hui et j'ose me rassurer de croire qu'il en sera de même dans quelques années pour ma communauté. Publié le 28/09/2009
  • La télé n’a jamais été au diapason de son époque. La faute ne viens pas des concepteurs d’émissions, mais plutôt des dirigeants des chaines télé pissous. Publié le 04/10/2009
  • Bonjour Luc, Comme promis je prends le temps de t'écrire mon opinion sur ton article. Je trouve cela très intéressant car étant hétéro je ne vois pas toujours les choses dans le même contexte que toi ou mieux dit, dans le vrai sens. J'étais un fan de three's company et autres sitcom et après avoir lu ton article j'ai vue une autre dimension de leur humour ou façon de représenter l'homosexualité a travers leurs personnages et en effet c'est très médiocre. Je me considère comme quelqu'un d'ouvert d'esprit et respecte tous les gens autour de moi, peut importe leur croyance, couleur, nationalité ou sexualité. Je trouve ton article bien fait et réaliste, plus que ces chaines de télé et créateur (pas dur de l'être, sans rien t'enlever) et j'ai hâte de lire tes prochains car tout comme nos discussions occasionnelles, tu as de très bons sujets et toujours intéressant a écouter et partager. Merci. Publié le 13/10/2009
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  • Luc-Alexandre, Tu réussis toujours à me surprendre par un point de vue qui m'avait complètement échappé et pourtant si juste. J'aime aussi ta façon de dire les choses. C'est direct, simple et amusant. Lire ta chronique est un délice. De plus, tes connaissances télévisuelles sont renversantes. Au plaisir de te lire le mois prochain Publié le 24/09/2009
  • Un intéressant parcours de l'histoire de la télévision. Merci de nous rappeler le chemin parcouru! Publié le 26/09/2009
  • Je trouve ça vraiment rassurant de voir le chemin parcouru par les communautés homosexuelles depuis les 30 dernières années. D'avoir la chance de pouvoir le regarder en reprise, nous fait constater la profondeur des changements de sociétés qui ont eu lieu. Je constate également la position que l'homosexualité avait il y a 30 ans et je la compare à celle qu'occupe le transsexualisme aujourd'hui et j'ose me rassurer de croire qu'il en sera de même dans quelques années pour ma communauté. Publié le 28/09/2009
  • La télé n’a jamais été au diapason de son époque. La faute ne viens pas des concepteurs d’émissions, mais plutôt des dirigeants des chaines télé pissous. Publié le 04/10/2009
  • Bonjour Luc, Comme promis je prends le temps de t'écrire mon opinion sur ton article. Je trouve cela très intéressant car étant hétéro je ne vois pas toujours les choses dans le même contexte que toi ou mieux dit, dans le vrai sens. J'étais un fan de three's company et autres sitcom et après avoir lu ton article j'ai vue une autre dimension de leur humour ou façon de représenter l'homosexualité a travers leurs personnages et en effet c'est très médiocre. Je me considère comme quelqu'un d'ouvert d'esprit et respecte tous les gens autour de moi, peut importe leur croyance, couleur, nationalité ou sexualité. Je trouve ton article bien fait et réaliste, plus que ces chaines de télé et créateur (pas dur de l'être, sans rien t'enlever) et j'ai hâte de lire tes prochains car tout comme nos discussions occasionnelles, tu as de très bons sujets et toujours intéressant a écouter et partager. Merci. Publié le 13/10/2009