Il était une fois... Guilda par Jean Guida

Tout simplement phénoménale

Michel Joanny-Furtin
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Jean Guilda vient de publier une auto-biographie illustrée qui raconte comme un conte de fées, c'est-à-dire avec tout ce que cela peut comporter de drames, l'incroyable carrière d'un homme dans la peau d'une femme éblouissante, Guilda… Le travestissement est de toutes les époques, mais le transformisme, la personnification était à inventer. Le vicomte Jean Guida de Mortellaro l'a fait en donnant vie à Guilda. Avec plus de 200 photos exclusives à l'appui, il dévoile dans son livre ses secrets les plus intimes et dit tout sur l'histoire troublante du premier transformiste au monde qu'il fut pendant cinquante ans.

«J'ai débuté comme danseur classique aux Ballets de Monte-Carlo. J'ai été maquilleur au studio de la Victorine à Nice (il a maquillé Arletty dans Les Enfants du Paradis). J'ai été habilleur, comédien, chanteur, metteur en scène, producteur, etc., mais je n'étais pas prédestiné à devenir travesti.» Mais il ajoute : «J'ai toujours adoré me déguiser». Une saynète pour la promo d'un film sera l'étincelle et, quelques années plus tard, Mistinguett en fera… sa doublure! Usant de sa beauté androgyne, Mistinguett le fera passer du travesti à l'incarnation de la femme.

« Que devient Guilda? », demandai-je, impressionné par ce monstre sacré.
- Oh, Guilda est dans la boîte à souvenirs désormais, sourit Jean Guida.
- Vous avez eu toute une vie et toute une carrière…
- Plutôt bousculée, en effet!, m'interrompt-il. J'ai réussi ma carrière professionnelle, mais je ne peux pas en dire autant de ma vie personnelle, ajoute Jean Guida avec une pointe de nostalgie. Ce qui a fait mon succès? J'étais une denrée nouvelle, mais surtout, j'étais belle à couper le souffle! J'étais le premier et le seul.» Selon lui, ses successeurs seraient Monsieur Michel, Michel Dorion et Ru Paul!

Une personne… et deux jumeaux
«J'ai toujours voulu faire du cinéma, mais chaque fois qu'un contact, une occasion se présentait pour passer à l'étape supérieure, il y avait toujours quelque chose qui m'entraînait ailleurs, raconte Jean Guilda. J'avais été choisi pour jouer avec Jack Lemmon dans Certains l'aiment chaud, mais quelqu'un a trouvé que ma blondeur pâlirait celle de Marilyn. Si seulement on m'avait prévenu que c'était elle…»

« Guilda prenait de plus en plus d'importance dans mon emploi du temps et mes contrats. Jusqu'au jour où j'ai accepté de reconnaître que c'était un vrai travail; et tout un travail à part ça! J'ai passé 10 ans sans prendre un seul jour de vacances; j’ai même refusé des contrats »

«Je n'ai jamais fait de lipsynch sauf pour Piaf ou pour des raisons techniques, mais c'est toujours ma voix qu'on entend. J'ai même fait cinq disques long-jeu. J'ai écrit la plupart de mes chansons, et pour la musique je fredonnais à mon pianiste la mélodie que je ressentais, et lui la mettait en forme audible.»

Les femmes lui enviaient ses jambes dignes de Cyd Charysse. «Mes jambes ont toujours été mon désespoir, avoue Jean Guida. Je rêvais de jambes musclées de danseur ou d'athlète et j'avais ces deux baguettes. En costume de bain, j'étais ridicule. Je ne me rappelle pas avoir porté un short un jour. Et puis chaque fois on me disait que c'était les jambes de Guilda, et j'avais du succès avec elles, alors c'était OK! »

«Peut-être aurais-je dû faire le choix d'être Guilda à la ville comme à la scène, à l'image d'un chevalier d'Éon condamné à vivre la fin de sa vie au féminin? se questionne l'artiste. Mais Guilda n'est pas moi, même si je l'incarne. Guilda était un travail. Je suis un homme timide qui manque de confiance en lui. On dit que je suis un bon garçon, et j'ai le vertige dès que je monte sur un escabeau. Guilda est une femme sûre d'elle, qui ne craint rien et qui se balance sans filet sur un trapèze dans les cintres du théâtre! Madame prend les rênes!». Cette dichoto-mie l'a entraîné chez le psy pour y soigner… un dédoublement de la personnalité!

« Il y a dans Guilda de la poésie »
« On la surnommait la reine des emmerdeuses; j'en ai même fait le titre d'une revue… Parce qu'au Québec, c'était mes revues, insiste Jean Guida. Pointilleux, j'étais res-ponsable de tout et je faisais ce que je voulais. Et puis, tout s'est arrêté avec la grève des cégeps en 1985. Dans les villes sans théâtre, je faisais les shows dans les cégeps. Ils ont été fermés pendant la grève et il a fallu assumer les coûts de production, payer les artistes et les techniciens et ça m'a mis sur la paille.»

«Au music-hall, j'avais toujours travaillé en vedette principale. Mais cette carrière a gâché de nombreuses années de ma vie privée, ces années où j'aurais pu voir grandir mes enfants… » Jean Guida en a eu trois : un garçon, Michel, qui a débarqué un jour à 20 ans pour se présenter à lui; Gaye, une fille qu'il a connue les premières années, puis que la mère a kidnappée. Cette dernière a retrouvé Jean une trentaine d'années plus tard. Puis il y a eu Ivan, le seul qui fut un temps son partenaire de scène, mais que le sida lui a enlevé trop tôt, toujours trop tôt, en 1989.

Des dizaines de milliers de personnes ont vu les spectacles de ce monstre sacré. «Il incarne une personnalité autre que lui-même, a dit un jour Lise Payette. Il n'imitait personne. Il a travaillé son personnage au fil des années, et cette femme est devenue éblouissante.»
Et Claude Gingras résume : «Il y a chez Guilda un peu de tristesse, de mélancolie comme Marlène Dietrich; un côté secret, raffiné, un peu plus élevé, plus élégant dans le ton et la manière que les autres, une sensibilité qui échappait à la plupart. Il y a dans Guilda du goût et de la poésie. C'est un grand artiste.»
Guilda conclut en chantant : «… Merci beaucoup, j'espère surtout que pour toujours je vous chanterai l'amour…»

Il était une fois… Guilda par Jean Guida. Propos recueillis par Carolyne Marengo,
coauteure avec la collaboration de Nicole Hogue, Éditions P.P.Canada, 2009, 240 pages .