TIRÉ DE NOS ARCHIVES

La naissance

Louis Godbout
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En revoyant en couverture du premier numéro la tête de «Gaétan», avec son air de petit moustachu macho qui se veut séducteur, mais qui ne semble pas trop sûr de lui, on a peine à croire que ce «Gai Apollon» d’avril 1984 sera suivi par des centaines d’autres modèles ainsi que par une foule de personnalités publiques. Qui eût cru que cette petite feuille de chou allait devenir LE magazine, LA référence, pour les communautés gaie et lesbienne du Québec?

A ses débuts Fugues se voulait modeste et ne prétendait pas être autre chose qu’un véhicule publicitaire pour les établis-sements gais. Néanmoins, dès les premiers numéros, on sent déjà un souci de notre bien-être quand on y découvre, par exemple, des informations sur le sida données par le Dr Réjean Thomas. Il s’y manifeste aussi une ouverture aux organismes communautaires, ouverture qui se fera de plus en plus grande et qui demeure à ce jour essentielle. On sent cependant une grande réticence à faire de la politique, à revendiquer des droits ou même à analyser l’actualité.

Mais cette première année de parution sera aussi l’année de la descente de police au bar Bud’s, et Fugues comprend vite que publier une revue gaie dans un monde homophobe, c’est faire de la politique, qu’on le veuille ou non. Peu à peu, Fugues prend de l’assurance et de la substance pour intéresser aujourd’hui un large public. Il est sans doute trop tôt aujourd’hui pour porter un jugement définitif sur la place qu’occupera Fugues dans l’histoire gaie, mais nul doute qu’elle en sera une d’importance. Car malgré ses lacunes et réserves de la première heure, cette revue a bien rempli le rôle qu’elle s’était fixé : celui de guide, marchant au même pas que nos communautés. Si parfois elle se permet de réprimander les retardataires, elle ne les perd pas de vue; si parfois elle semble traîner la patte pour ceux qui ont pris de l’avance, elle finit par les rattraper.

Personnellement, ne m’a-t-elle pas accompagné depuis mon coming-out? Jeune encore, alors que la revue l’était aussi, elle m’a fait découvrir, malgré son commercialisme, les lieux de socialisation – bars, discos et saunas – grâce auxquels je me suis épanoui.

Depuis, en s’améliorant d’année en année, elle a maintenu le pas, me guidant vers des découvertes culturelles – livres, musique, théâtre et cinéma – tout en évoluant vers une conscience plus marquée de nos luttes pour l’égalité des droits et contre l’homophobie.