Sortir de l’ombre

Magali Deleuze

Julie Vaillancourt
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Il y a quelques semaines, lors de l’émission Tout le monde en parle, la grande dame de théâtre Pol Pelletier déplorait le manque d’activités à Montréal lors de la journée internationale de la femme, le 8 mars. Si aujourd’hui nous sommes, en effet, à des kilomètres de ces manifestations artistiques, culturelles et politiques d’autrefois, où l’effervescence du fémi-nisme rayonnait dans la métropole, notons que les lesbiennes n’hésitent pas à «célébrer» cette journée en s’interrogeant sur leur visibilité, et ce, depuis 5 ans. Ainsi, le 8 mars prochain aura lieu le 5e colloque sur la visibilité lesbienne, ayant pour thème les communautés ethnoculturelles et autochtones. Rencontre avec Magali Deleuze, vice-présidente de Gai Écoute et responsable du colloque. D’entrée de jeu, rappelons que les lesbiennes des communautés ethnoculturelles font souvent face à une triple discrimination, fondée non seulement sur leur genre et leur orientation sexuelle, mais aussi sur l’origine ethnique. Ainsi, le colloque mettra l’accent sur ces femmes venues d’ailleurs, ces lesbiennes des communautés ethnoculturelles et autochtones puis sur les difficultés rencontrées, non seulement au niveau de la visibilité en société, mais aussi à l’intérieur de leur propre communauté. Le colloque se déroulera en deux parties, souligne Magali, la première faisant état des réalités et principales problématiques: «Il y a tout l’aspect des lesbiennes qui ont du mal à faire leur coming out dans leur propre communauté, car parfois l’homosexualité y est synonyme d’invisibilité, de déshonneur, d’acte criminel. Il y a tout le problème du poids de la famille, qui n’a pas nécessairement les mêmes valeurs que la famille québécoise quant à la perception de l’homosexualité. Alors la peur est souvent très importante chez les communautés ethnoculturelles: peur pour sa propre sécurité, car certaines sont parfois des réfugiées. Nous allons aussi parler de la discrimination reliée au travail. En fait, la triple discrimination, c’est ça qui va ressortir. Nous allons aussi chercher à savoir si elles ont envie d’être visibles. Est-ce que, dans leur culture, le coming out, c’est important? Il faut aussi comprendre le rythme de l’autre; peut-être qu’elles ont un rythme différent? Et on arrive parfois avec des préjugés, alors le colloque c’est aussi une occasion de les atténuer…» Si la triple discrimination est une réalité tangible, la deuxième partie du colloque se veut plus positive, soutien Magali, en mettant l’accent sur « les visibilités réussies, les modèles positifs. Pour les femmes qui assistent au colloque, on essaie toujours d’avoir un aspect positif. Par exemple, ce ne sont pas toutes les lesbiennes des communautés ethnoculturelles qui sont dans le placard, il y en a qui sont visibles. Donc on veut présenter leur parcours, comment elles contournent les obstacles et comment la communauté lesbienne peut les aider. Par exemple, les lesbiennes amérindiennes nous sont complètement inconnues, et pourtant, elles ont une expérience très riche, elles ont déjà des réseaux organisés, fondent des sous-groupes, réalisent des vidéos. Elles ont un historique derrière elles.» D’ailleurs, Diane Labelle, fondatrice du Kanahwake Learning Center, vice-présidente de la Coalition des familles homoparentales du Québec et militante pour l’Association des mères lesbiennes, sera l’une des invitées du colloque. Femme mohawk et bispirituelle, qui travaille depuis des années au sein de la communauté Mohawk, « elle viendra nous parler de ce que les lesbiennes et les gais appellent la bispiritualité, précise Magali. Être gai pour les amérindiens, c’est Two spirit, ce sont des êtres bispirituels, c’est très différent du terme que l’on utilise chez nous, et ils ont toute une tradition de reconnaissance dans leur communauté.»

Si présenter des modèles positifs est une chose, encore faut-il trouver des interlocutrices et des associations LGBT ethnoculturelles prêtes à témoigner de leurs réalités. Ainsi, les responsables du colloque ont instauré un partenariat avec divers Centres de Femmes à Montréal : «Nous les avons invités à nous aider avec un outil pédagogique créé par Rolande Anctil, qui s’inspire de l’Europe. Les centres de femmes ont beaucoup de groupes de discussion, certains sont très ethnoculturels. On leur a donc suggéré de discuter de l’homosexualité féminine. C’est sûr que plusieurs des femmes présentes ne s’identifieront pas comme lesbiennes, certaines ne le sont pas et d’autres ont peut-être peur, mais c’est intéressant de savoir comment les femmes de ces communautés perçoivent le lesbianisme. Ainsi, lors du dernier panel pour le colloque, nous les avons invitées à venir discuter de leurs résultats, leurs perceptions.»

L’ethnocultu-ralisme de ce cinquième colloque sur la visibilité lesbienne n’est pas sans rappeler l’hypermédiatisation récente entourant les accommodements raisonnables. Or, dès sa création en 2004, le comité visibilité lesbienne de Gai Écoute avait déjà fait consensus sur la question : «Lors du premier colloque que l’on a fait il y a 5 ans, on avait établi pourquoi nous étions invi-sibles et dans quels secteurs nous l’étions davantage. Plusieurs thèmes étaient ressortis comme les médias, le travail, la famille et les communautés ethnoculturelles. Chaque année, on essayait de traiter l’un de ces thèmes, mais on n’étaient pas prêtes à parler de lesbo-culturalisme il y a deux ou trois ans.» Ainsi, il semblerait que les planètes se sont alignées, grâce à plusieurs événements; Magali évoque Catharsis 2008, un colloque organisé l’année dernière par Ethnoculture, portant sur les réalités LGBT des communautés ethnoculturelles. Qui plus est, le thème de la journée internationale contre l’homophobie de cette année est «L'homosexualité n'a pas de frontières», afin de sensibiliser la population en général, et plus particulièrement les communautés ethnoculturelles de toutes origines. Cette concordance thématique avec le colloque sur la visibi-lité lesbienne n’est pas sans souligner l’importance d’un travail soutenu de collaboration entre les communautés gaie et lesbienne. D’ailleurs, le discours de Magali sur la visibilité lesbienne, va en ce sens : «Je dis depuis de nombreuses années que la visibilité lesbienne c’est l’affaire de tous et toutes et qu’on doit continuer notre travail tous ensemble. La communauté lesbienne doit aussi se regarder elle-même, faire des efforts et accepter de faire sa part, si elle veut être visible dans certains secteurs. D’un autre côté, la société québécoise doit aussi prendre l’habitude d’éduquer et de nous inclure dans les enjeux touchant les femmes et la société en général. Il y a aussi le travail que l’on doit faire comme communauté, un travail consensuel, parler d’une voix et prendre le taureau par les cornes!»

Concernant l’intégration à la communauté lesbienne et québécoise, Magali en sait quelque chose. Originaire de France et ayant immigré au Québec il y a plus d’une quinzaine d’années, elle y va de ses conseils: « Comme j’ai toujours eu des blondes québécoises… c’est un conseil que je peux donner : c’est le moyen parfait de s’intégrer!(Rires) Et pour le colloque j’espère qu’il y aura des lesbiennes qui viendront pour la première fois, ça leur permettra de se faire un réseau afin de s’intégrer et ça va les aider. Le colloque se déroule au Cégep Maisonneuve, un milieu neutre et étudiant. Nous serons à l’intérieur du jardin d’hiver, c’est une serre chauffée avec beaucoup de végétation luxuriante, un super climat pour parler des communautés ethnoculturelles. Et on va éviter la tempête de neige! (rires)» Rappelons que l’année dernière le colloque s’était déroulé en pleine tempête de neige, causant une panne d’électricité, nous laissant (ironiquement) dans le noir…mais ce n’est pas faute d’essayer de sortir de l’ombre, n’est-ce pas? Julie Vaillancourt

Colloque visibilité lesbienne, le 8 mars 2009, Collège de Maisonneuve, 2700 rue Bourbonnière. Entrée Gratuite!