Pourquoi vous êtes concerné par la Journée de visibilité lesbienne...

Denis-Daniel Boullé
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Le 8 mars, je suis invité par les organisatrices de la journée visibilité lesbienne (Gai Écoute) pour faire une courte présentation sur les pro-blématiques des lesbiennes face à l’immigration, au statut de réfugiée et à leur intégration dans la société d’accueil. C’est la deuxième fois que je participe à l’événement. Je suis flatté de l’invitation et, en même temps, gêné. Pourquoi un mec irait-il parler des réalités lesbiennes ? Même si, par ma pratique, j’ai développé une modeste exper-tise sur les gais et lesbiennes venus d’ailleurs et les difficultés qu’ils et elles peuvent rencontrer. Mais là n’est pas le propos. En 2008, excepté le représentant du Nouveau Parti Démocratique (NPD), j’étais le seul gars à participer à cet événement. Nous parlions de la visibilité lesbienne dans la presse, et c’est à titre de journaliste dans la presse gaie que ma présence avait été souhaitée. Et rentrant chez moi après cette rencontre, je regrettais que ce type de débats n’ait plus lieu parmi les gais. Il y avait pour moi comme un déficit de la pensée gaie aujourd’hui. Certes, dans les universités, des chercheurs s’intéressent encore à ses questions, mais la visibilité de leur travail ne dépasse généralement pas les étagères des bibliothèques. L’égalité juridique et sociale que nous avons récemment obtenue nous aurait-elle fait perdre tout sens critique sur ce que nous sommes, ce que nous sommes devenus et sur la société dans laquelle nous évoluons ?

Les questions qui étaient les nôtres il y a encore quelques années ont-elles toutes trouvé des réponses. Pas sûr ? Notre rapport à la masculi-nité par exemple ? Nos relations avec les autres composantes de nos communautés, les lesbiennes, les bi et les trans ?

Du plus loin que je me souvienne, ces relations ont toujours été marquées par beaucoup d’incompréhension, de méfiance, voire de rejet. Des luttes ont bien sûr réuni tout le monde comme la question du mariage, mais ensuite chacun est retourné chez soi, avec parfois quelques frustrations : les trans reprochant le manque d’intérêt des gais pour leurs difficultés, les lesbiennes critiquant une attitude encore marquée par le machisme de la part des gais, enfin les gais ayant une attitude d’indifférence polie envers ce qu’ils ne comprenaient pas ou ne supportaient pas.

Le sigle LGBT montre bien en fait les solitudes de ces différents groupes, qui se retrouvent ensemble seulement au moment d’une journée communautaire ou d’un défilé. On se côtoie, on se respecte, mais c’est tout. Les passerelles sont fragiles et rares sont ceux et celles qui les empruntent. On me fera remarquer que les obstacles ne sont pas les mêmes selon que l’on se trouve dans l’une ou l’autre catégorie. Sur un prisme, il serait intéressant de voir quelle perception chacun des grou-pes a de l’autre, et l’on se rendrait compte qu’il existe de la lesbophobie, de la transphobie, de la bisphobie ou encore de l’homophobie, marquée par de l’ignorance, com-me chez les hétérosexuels face à nous.

On pourrait étendre cela à l’inté-rieur même de chacun des groupes, les jeunes gais face aux plus âgés, les transsexuels face à celles qui se livrent à la prostitution ou, à l’intérieur des cercles lesbiens, entre les plus radicales et les plus modérées. Le politiquement correct frappe aussi nos communautés et il n’est pas bon – sinon en privé – de se laisser aller à rejeter ce qui nous fait peur.

Je vous ferai grâce des commentai-res de certaines de mes connaissances quand je leur dis que je participe à un colloque lesbien. De même, si je me tiens avec un ou une transsexuelle. Et chaque fois, je me dis que ces gars se comportent comme des hétérosexuels se comportaient avec nous, il y a encore si peu de temps.
En quoi les lesbiennes, les bi ou les trans viennent nous déranger ? En quoi nous font-ils peur au-delà des plaisanteries? En quoi notre masculinité, voire notre virilité, est-elle menacée? Je n’ai pas la réponse, mais cette propension à rejeter de la part d’individus qui pour la plupart ont connu le rejet et les injures ne cesse de m’étonner et bien souvent de me révolter.

La journée de visibilité lesbienne s’adresse de facto aux femmes, mais à ce que je sache la porte n’est pas fermée aux autres. Le 8 mars prochain, je serai peut-être encore le seul gars à réfléchir avec des lesbiennes sur des sujets qui, croyez-le ou non, me concernent aussi, car la différence et le rejet, quelle que soit la forme qu’ils prennent, relèvent de la même dynamique pour moi : la haine et la peur de l’autre. Et cela s’étend bien au-delà des minorités sexuelles, atteint les immigrants, les autochtones, pour rester dans la thématique de la journée de visibilité lesbienne.