Camille avec 2 L

Réunion noëllesque

Julie Beauchamp
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Catherine se lève, j’essaie de la retenir. «Il est 8 h...» Elle me caresse doucement le visage et m’embrasse. «J’ai plein de trucs à faire aujourd’hui et il faut que je passe au resto, reste couchée, on s’retrouve ce soir, je reviens te chercher à cinq heures et demie… à moins que t’aies changé d’avis…» «Non, pas du tout, tu le sais… j’ai très hâte de les rencontrer!» Elle sourit « Ils vont t’adorer! » Je la contemple amoureusement. Tous ces gestes qu’elle fait machinalement : nouer ses cheveux, glisser son corps dans ma robe de chambre en frissonnant, caresser le chat. Je fonds sous les sourires qu’elle sème naturellement dans l’éclosion des matins qui passent et je ne peux m’empêcher de l’entraîner dans mon lit, de la dénuder et de déposer délicatement des songes d’amour sur ses seins, à la cime de son ventre, sur la blancheur de sa peau, de sentir ses yeux se fermer et mon corps bouillant se rompre contre ses hanches, en y perdant toutes mes incertitudes, me cimenter à elle dans une seule et même jouissance. Un «Je t’aime» empreint de promesses et de futur. Une heure plus tard, mon rêve s’achève avec le départ de mon amour. Je m’emmitoufle dans les couvertures et me rendors paisiblement. En me réveillant, je n’ai qu’une pensée en tête : le souper de famille! Il faut que je fasse bonne figure! Je me lève, allume l’ordi où les courriels des fêtes affluent, je les lis un par un quand je tombe sur celui de M-H, je me mords le bout des lèvres et je l’ouvre à reculons. Elle m’envoie l’échéancier de travail de janvier, etc… Rien d’anormal à l’exception du P.-S. de la fin : «Désolée pour l’autre soir, je suis certaine que tu comprends, passe de belles fêtes!» Tout ce que je comprends est que j’ai failli faire une connerie, je ne la reverrai pas avant 2 semaines et c’est tant mieux. Mais j’ai un problème beaucoup plus grave à régler : Comment je m’habille ce soir?

17h30, Catherine est pile à l’heure, «Wow, t’es belle, mon amour!» Je regarde Catherine et réponds flattée. «Merci, j’veux pas t’faire honte et j’suis un peu stressée.» Elle m’étreint doucement et nous partons. Nous arrivons chez le père de Catherine, un vrai château de banlieue. Un accueil des plus chaleureux m’attend, le père de Catherine, Jean-Claude, et sa femme, Vivianne m’embrassent comme s’ils me connaissaient depuis 10 ans. Nous sommes huit au total. Les «bienvenue chez nous» fusent de part et d’autre, je me détends un peu. Il y a son frère, Antoine, sa blonde, Cécilia, sa sœur, Emmanuelle et son mari, Nicolas. Une atmosphère de fête un peu guindée règne dans le foyer, quand on débouche le champagne. Chacun met à jour ses propres histoires : les problèmes de droit d’Antoine (il est avocat dans une grande firme), le futur bébé que porte Emmanuelle et son angoisse à quitter le travail avant terme (elle est associée dans une firme d’architectes), le retour de Catherine à Montréal (bonne décision selon son père, elle ouvrira bientôt son propre resto). Je me sens parachutée dans une famille presque idéale où tout le monde se complimente, se trouve beau, bon, intelligent! Je participe silencieusement à cette réunion noëllesque et je me sens comme une citrouille d’Halloween dans un conte de Noël, trop orange et pas assez scintillante. Nous passons à table, tout est si parfait : de la coutellerie au menu. Je m’assois à côté de Catherine. Les bulles m’ont toujours fait rougir, mais mon malaise s’accentue quand Antoine me pose la première question de la soirée, je n’ai pas émis un son depuis plus de deux heures. « Et toi, Camille, que fais-tu dans la vie? Ma chère sœur nous laisse dans un noir complet avec sa vie privée!» Je veux répondre quand Catherine me coupe la parole en glissant sa main sur ma cuisse. «Camille termine sa maîtrise en socio, et travaille déjà pour un prof du département.» en me regardant, elle ajoute : «Tu vas sûrement passer au doc ensuite, non?» J’enligne Catherine estoma­quée, qu’est-ce qu’il lui prend de répondre à ma place? En enlevant sa main, je réponds sèchement : «Je ne sais pas encore pour le doc.» Une vive conversation s’ensuit sur les débouchés liés à certains programmes universitaires. J’abandonne vite mon point, mes arguments se noient dans la foulée de paroles que chacun déverse sur la table. Je me lève pour aider à desservir, Catherine me rejoint et sur son ton enjoué me dit « Alors, ça se passe bien! J’te l’avais dit! J’suis tellement contente que tu sois ici! » Je viens pour répondre, mais elle est déjà retournée à la table à mon grand dam, ça va bien, c’est fou! Les seules paroles que j’ai pu émettre ont créé un raz de marée cacophonique! Cécilia s’approche de moi : «C’est tout un clan, n’est-ce pas?» Je lui souris. Elle reprend : «Quand j’ai rencontré Antoine, il m’a fallu au moins trois mois avant de pouvoir vraiment placer un mot! Contrairement à Sylvie, l’ex de Catherine, je ne sais pas si tu la connais, anyway, cette fille entrait ici et prenait le plancher pour la soirée! On ne peut pas tous être comme ça», finit-elle en me tapotant le bras. Devant ces précieuses informations distillées avec tant de tact, je m’efforce de garder un sourire, aussi amer soit-il. Je reviens à la table, refroidie, alors qu’on me sert un café brûlant. Catherine avec son air désinvolte m’embrasse sur la joue, je la regarde avec un «j’ai envie de m’en aller» gravé dans le front, elle comprend le message, nous prenons rapidement congé de la famille. La route s’annonce longue et semée d’embûches.