Robert Laliberté

Quand un photographe laisse ses traces

Denis-Daniel Boullé
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On ne présente plus Robert Laliberté. Le photographe a fait sa marque à Montréal depuis de nombreuses années. Il nous revient cette année avec une exposition qui nous fait découvrir une autre de ses facettes, moins formaliste, plus débridée, pour notre plus grand plaisir. Est-il possible pour un créateur de se renouveler ? Oui, bien sûr, s’il se laisse porter par ses pulsions créatrices et évite de se parodier. Pour cela, il faut du courage et, en même temps de l’humilité pour explorer de nouvelles avenues. Courage, pour réutiliser de vieilles recettes gagnantes. Humilité, pour accepter que rien n’est jamais acquis et de se remettre en danger. En ce sens, Robert Laliberté avec Traces en surprendra plus d’un, mais en séduira aussi beaucoup.
Des corps masculins qui émergent d’un mur, d’un pan de briques, où se confondent des tatouages et des graffitis. De loin, le regard se trouve attiré par des formes émergentes. De près, transparaissent d’autres éléments, des incrustations qui transforment notre première impression. Ainsi de nouveaux éléments se dessinent, qui se renvoient les uns aux autres, se font écho, nous racontent une histoire, ou plutôt nous permettent de construire notre propre histoire. Véritables tableaux où le détail est tout autant significatif que la forme générale. Pas de hasard – on retrouve la maîtrise et la rigueur de l’artiste, mais dans des univers plus éclatés, qui apparaissent et disparaissent selon l’angle de notre regard, la distance que nous mettons entre nous et l’œuvre.
Loin des photos au formalisme poussé à l’extrême nous livrant une beauté épurée et presque éthérée des corps masculins débarrassés de tout artifice superficiel auxquelles nous avait habitué Robert Laliberté, les œuvres exposées au Centre culturel Marie-Uguay nous font passer de l’autre côté du miroir. On découvre alors la partie cachée de l’artiste qui pourtant s’inscrit dans la conti-nuité de son style, de son écriture, de sa signature. La multiplicité des significations laisse émerger les préoccupations de l’artiste, ses intérêts, mais aussi son humour.
Les traces involontaires des graffitis sur les murs et celles que l’on accepte de porter sur son corps, les tatouages, se marient et tissent une étrange mais pertinente communauté d’esprit. Les graffitis comme les tatouages — surtout ces derniers quand ils recouvrent une grande partie du corps — relèvent de la marginalité et de l’urbanité. Des phénomènes qui échappent à tout carcan académique et officiel puisqu’ils sont un exercice de liberté créatrice totale.
La métaphore de l’artiste qui choisit ses contraintes et qui souffre de toutes celles qui lui sont imposées prend toute sa signification avec Traces. Le tatouage que l’on choisit pour soi, le graffiti que l’on laisse sur un mur abandonné pour d’éventuels spectateurs que l’on ne rencontrera jamais défient les normes et les critères habituels de l’art visuel.
«Je voulais aller au-delà de ce que j’avais fait, et aussi me démarquer de la photo numérique traditionnelle, et jouer de toutes les possibilités que m’offrait cette technologie, explique Robert Lalierté. Et puis comme avec la photo noir et blanc, je pouvais aller tout seul au bout de mes projets sans avoir recours à un laboratoire ou à un technicien, atteindre ce que je souhaitais rendre.» Le photographe est venu au numérique dans les années deux mille et a suivi un cours pour maîtriser le nouveau médium. Et il s’est rapidement qu’il y avait beaucoup moins de contraintes qu’il ne le pensait. «Je n’aurais pas pu aller aussi loin avec la photographie traditionnelle, comme la superposition ou le fondu des formes; je pense que la technologie m’a séduit beaucoup plus que je ne le pensais.»
Bien sûr, le corps masculin nu prédomine dans les œuvres de Traces. Tantôt il est l’objet principal, tantôt il devient un élément parmi d’autres. Les visages proviennent des graffitis et évitent toute personnalisation. Robert Laliberté joue des formes et de la couleur pour nous entraîner dans ses obsessions et ses fantasmes qui sont, qu’on le veuille ou non, qu’on le revendique ou non, proches des nôtres.
Ne croyez pas pour autant que l’artiste délaisse la photo dite plus traditionnelle, bien au contraire, cela participe d’une même démarche d’exploration et d’inspiration qui change simplement de support et ne cesse de nous surprendre.
L’exposition Traces sera reprise l’année prochaine dans le Village à la boutique Zéphir.

Traces, photomontages numériques de Robert Laliberté
Maison de la culture Marie-Uguay
Du 9 novembre au 21 décembre 2008
6052, boulevard Monk
Montréal, Québec, H4E 3H6
T 514-872-2044