Camille avec 2 L

Dans le doute, s’abstenir?

Julie Beauchamp
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Je cours, vite, plus vite, car j’ai horreur d’être en retard, surtout pour le dernier cours de la session; je monte les marches en cinquième vitesse; j’arrive au local en sueur, les cheveux dans les yeux et les lunettes en diagonale, j’ai l’air de sortir de la machine à laver. M-H lève les yeux en me voyant rentrer dans le local et me fait un sourire en pointant sa montre. Je m’assois en reprenant mon souffle et suis prise de panique; ce sourire, c’est lui, le même, c’est le sourire de mon rêve! Ma gorge se noue et je me jette dans mes papiers, du rêve à la réalité impossible! En sortant du cours, je suis dans un se-cond état quand M-H m’interpelle : «Camille!» Je sursaute et m’approche; elle me dit : « Viens-tu demain au 5 à 7 de Noël, j’ai quelqu’un à te présenter! » Je la regarde étonnée «Mais, mais je suis déjà…en couple.» Elle éclate de rire. «Non, c’est pas ça! C’est une collègue de Belgique qui travaille sur des projets similaires et… moi, je ne suis pas en couple!» Quelle conne, évidemment! Pour le projet de recherche, à quoi je pensais! Je lui rends son sourire. «Bien sûr! J’viendrai, j’avais déjà prévu de passer, j’y vais, donc… on se voit demain.» Je m’éclipse comme je suis arrivée, en courant. Hé! Bien! Ma prof est célibataire et a un kick sur une belge, j’peux respirer, mon rêve n’était qu’une fiction de mon inconscient, ce qui veut dire tout et rien en même temps!
J’arrive à l’appart, un doux message de Catherine m’attend sur mon lit, ce genre de message qui vous propulse automatiquement dans les nuages roses et bleus du ciel amoureux, je m’allonge et souris d’avoir le cœur aussi léger et aussi…complexe. Éloi se pointe le bout du nez. «Salut beauté! Alors quoi de neuf sur la planète Lesbienne?» «L’amour! Toujours l’amour!» Il s’étend à mes côtés, nous observons en silence notre ciel imaginaire, et il reprend philosophiquement : «Je l’ai toujours dit, on n’a jamais trop d’amour, le problème se situe quand il faut choisir une seule personne, renoncer à toutes les autres, faire ses faux vœux de fidélité, se fixer des règles, brimer sa liberté pour l’amour de l’autre…» « Éloi, tu sais très bien que tu ne seras jamais complètement fidèle, Ron le sait, je le sais, mais tu l’aimes, donc tu fais des efforts.» «Évidemment! Beaucoup d’efforts, mais je suis réaliste, ma petite chérie, la fusion amoureuse, c’est pas mon dada! Et toi, tu penses qu’y a pas d’autres filles qui pourraient te plaire?» Je me relève comme si on m’attaquait. «Voyons Éloi, ça va pas, c’est sûr que non! J’aime Catherine!» Il ajoute sur son ton sarcastique en me défiant du regard : «J’le sais que t’es un exemple de fidélité mais, parfois, y’a des terrains plus glissants… des terrains académiques…» Je le pousse en bas de mon lit. «Sors de ma chambre! Espèce de dépravé immoral, c’est de mon prof que tu parles! Elle ne m’intéresse pas… ne m’attire pas! C’est avec Catherine que je veux vivre » Éloi s’esclaffe devant mes élans shakespeariens, il revient s’asseoir et me serre dans ses bras en me disant le plus sérieusement du monde : «Camille, j’le sais que t’aime ta blonde, en plus, t’es génétiquement fidèle. Tout le contraire de moi!» Je me couche ce soir-là en repensant à cette conversation, en revoyant le sourire de M-H, et je m’endors en rêvassant aux yeux de Cathe-rine.
J’arrive au 5 à 7, tout le monde est déjà là, à l’exception de M-H, je vais donc rejoindre quelques filles de la maîtrise accotées au bar, les discussions portent principalement sur un sujet universel : les différences amoureuses entre les gars et les filles. Ça me permet d’écouter sans trop intervenir, j’ai donc tout mon temps pour retrouver M-H et sa nouvelle collègue! On me prend le bras : la recherche fut de brève durée «Camille, je te présente Delphine!» Je la salue, elle est grande, très mince, très féminine, des yeux vivants, curieux, mais un sourire convenu. Elles s’installent avec nous et, déjà, elles semblent avoir une certai-ne complicité, comparant leurs sujets de recherche, les auteurs déjà lus, etc… M-H me paraît particulièrement en forme, ses yeux verts plus brillantés, et je me sens un peu à l’écart, pas assez intellectuelle, trop étudiante. Delphine se lève et va saluer d’autres collègues; j’observe M-H la suivre du regard et elle me dit : «C’est une prof qui commence à faire sa marque dans son milieu, elle est très intéressante!» J’acquiesce, ne sachant pas quoi répondre, et je risque une question : «Elle sait que tu es…» M-H sourit : «Gaie? Bien sûr! Elle aussi. On s’était déjà rencontrées dans un colloque, une belle rencontre, et on se retrouve maintenant ici. » Elle stoppe net sur le «ici», mais je conclus la suite, il y a bien quelque chose entre ces deux-là. Je décide de partir, je fais la tournée des vœux de Noël, je m’avance vers Delphine et M-H, cette dernière veut m’accompagner pour une dernière cigarette, nous sortons. «Camille, j’voulais te dire que j’apprécie ton travail et ta présence.» Je pars à rire et la remercie, lui disant que j’adore le sujet, que j’aime son approche; je lui retourne le compliment. La cigarette terminée, il n’y plus qu’à se dire au revoir : un moment d’hésitation m’envahit, elle l’ignore, et c’est mieux ainsi, nous nous faisons la bise et elle retourne à l’intérieur. J’écrase tous mes doutes comme j’ai écrasé ma cigarette. La porte s’ouvre à nouveau, c’est elle, elle revient vers moi, je reste immobile, elle s’avance : «Marie-Hélène, ça va?» «Oui, ça va.» Et c’est là qu’elle s’apprête à déposer sur mes lèvres un baiser dont j’ai très envie…mais je l’arrête avant « C’est mieux ainsi. » Elle repart en m’embrassant sur la joue. En reprenant mon chemin, je réalise que les doutes font partie intégrante de nos relations amoureuses chaque fois qu’on choi-sit, rien n’est acquis, tout est en mouvance, comme la vie.
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