Derrière les images et les projections

Julie Vaillancourt
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Diplômée en sociologie et en communication, Charlie Boudreau s’est d’abord intéressée aux questions de genres et de sexualité, au début des années 90, avec la réalisation de plusieurs vidéos indépendantes, notamment sur le safe sex, ainsi qu’une série d’œuvres photographi-ques intitulée Boor Sisters. En terrain connu donc, lorsqu’elle prendra les rennes du festival, Charlie m’avoue avec ironie, dès le début de l’entrevue : «Depuis que je suis à Image+ nation, j’ai oublié ce que je faisais avant!» Le fait est que prendre les rennes d’un festival de cinéma LGBT, un des plus vieux festivals de cinéma à Montréal et le premier festival de cinéma queer au Canada, n’est pas chose facile! Celle qui travaille à Image + Nation depuis 15 ans et qui assure la direction du festival depuis 1997, souligne d’emblée «qu’il faut savoir quoi faire pour être à la tête d’un organis-me artistique, un OSBL!» Et nul doute que les idées ne manquent pas, mais encore faut-il avoir les sous pour les concrétiser, avance Charlie : «Le Québec ne subventionne pas les festivals qu’ils appellent «à caractère sociologique», donc nous sommes exclus des seules subventions provinciales culturelles. Ça rend la vie difficile, alors que nos compatriotes dans les autres provinces ont amplement d’argent de la part de leur province. Au Québec, c’est aussi plus difficile au niveau des commandites, car la philanthropie n’existe pratiquement pas, surtout chez les francophones. Donc, tout ça fait que c’est une bataille à chaque année et justement ça ne devrait pas l’être! Parce que je regarde les autres festivals à Vancouver et à Toronto et ils n’ont pas ce type de problème, car leur public leur donne quelque chose comme 70 000 $ par année en dons. Les festivals américains reçoivent une somme beaucoup plus importante. En plus, à Toronto, ils sont très choyés par la ville et la province. Nous, ce que nous avons à Image + Nation, c’est l’accès aux subventions fédérales uniquement, et seulement à un endroit au fédéral, au Conseil des arts du Canada. Alors que mes collègues des festivals de Vancouver, de Toronto, et même de Winnipeg, obtiennent plusieurs subventions tant du fédéral que du provincial… On est vraiment isolés au Québec!» Et dans ce contexte, il faut dire que les coupures dans la culture implantées par Stephen Harper n’aident en rien, comme le concède catégoriquement Charlie : «Harper est un danger public absolument extrême! On va tous le ressentir, surtout au niveau de la censure. Donc, les festivals LGBT risquent d’en souffrir. Il s’agit juste de donner à Harper un petit peu de pouvoir et on est off. C’est pour ça que ce serait intéressant de survivre avec l’aide des dons et des commandites privés des entreprises, comme le font les Américains. Comme ça, on est moins dépendants des humeurs des différents gouvernements. Depuis que Harper est au pouvoir, le Conseil des arts a été touché comme jamais auparavant. C’est vraiment la première fois qu’il y a un gros feu rouge, que l’alarme se déclenche. Je pense que tout le monde qui travaille au niveau de la culture est au courant de tout cela et conscient qu’il faut faire quelque chose.»
Malgré les difficultés à trouver du financement, le festival Image + Nation rivalise avec les plus grands festivals de cinéma LGBT internationaux et n’a donc rien à envier aux Vancouver Queer Film Festival, Melbourne Queer film festival, Festival de films gays et lesbiens de Paris ou encore au Frameline et au NewFest, pour ne nommer que ceux-ci. Le fait est qu’Image + Nation propose une programmation des plus diversifiées, assurant ainsi sa pérennité. Comme le note Charlie : « il y a des festivals qui présentent des films plus intéressants que d’autres. Moi, je me suis plutôt inspirée d’une programmation diversifiée, qui présente des définitions «gaies» plus larges. Ne pas être confiné dans une définition étroite de festival gai. Je pense qu’on a aussi un public qui est très intelligent et très cinéphile, et qui apprécie les films qui sortent des sentiers battus. Bref, des films qui ne sont pas toujours disponibles en DVD et encore moins distribués en salles commerciales. Aussi, notre public demande une plus grande qualité, et je suis complètement d’accord avec ça, moi aussi je demande une plus grande qualité de films. À chaque année, on arrive à trouver des films qui n’ont pas nécessairement été présentés dans d’autres festivals gais pour les présenter ici.» Ainsi, Charlie consacre son année à visionner des films et à sélectionner les meilleurs pour son public, où qualité, production et innovation (originalité) représentent les principaux critères de sélection, et «innovation» voulant dire que l’on devrait vraiment arrêter de faire des histoires de coming out! Ou encore arrêter de faire des histoires autour des gars de dix-sept ans! Il y a beaucoup d’adultes dans la vie! Aussi, il n’y a pas juste la typique histoire d’amour entre deux personnes; il y a aussi des films qui font réfléchir sur la vie et ça c’est intéressant. Et on en a un cette année : The New Twenty de Chris Mason Johnson.»
Si ce n’est pas chose facile d’assurer la longévité d’un festival, dans une ville de festivals, Charlie et sa collègue Kate-rine Setzer (directrice de la programmation) assurent avec ténacité et imagination la continuité du festival Image + Nation qui a célébré, l’année derniè-re, son vingtième anniversaire. À cette occasion, les deux femmes se sont vues remettre le Grand Prix Phenicia 2007, pour les deux décennies de révolution culturelle et cinématogra-phique du festival, qui a sans conteste contribué de façon significative au rayonnement de la communauté LGBT. D’ailleurs, Charlie a pour projet d’organiser des activités parallèles au festival (archives, projections mensuelles, etc.), et ce, notamment pour les jeunes LGBT en région : « J’aimerais qu’on établisse Image + Nation comme un agent culturel qui voit vers le futur et qui vise à faire connaitre la voix des jeunes LGBT au Québec, au niveau du cinéma et de la vidéo, car elle n’existe pas. Je trouve ça important que l’on aille dans cette direction pour corriger cela à très court terme. C’est ce que je voulais faire cette année, mais ça va aller à l’année prochaine, faute de subventions. Ce serait bien de dépendre de l’appui du public, de leurs dons. Donc, moi, mon idée, ce serait d’aller vers le DVD qui peut être envoyé, qui peut être visionné en privé, ou avec un petit groupe de personnes à l’extérieur. C’est une façon de faire circuler les images. Des images que l’on choisirait et qui seraient produites ici, qui viendraient de chez nous.»

Image + Nation 21, Le Festival international de cinéma LGBT de Montréal, se déroulera du 20 au 30 novembre 2008. Consultez les pages 84 à 104, pour un survol de la programmation. Pour plus de détails : www.image-nation.org à partir du 1er novembre.