Camille avec 2 L

Retour à la réalité

Julie Beauchamp
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Je ressens déjà la frénésie de la rentrée, les cours ont recommencé depuis une semaine. Je me promène en me traînant les pieds de séminaire en séminaire, mais j’ai la tête encore sous les arbres de Central Park, allongée dans l’herbe avec Catherine, nous remémorant nos premières rencontres. Je suis dans la lune mielleuse, imaginant Catherine endormie contre moi, quand la voix de Marie-Hélène T. me surprend en flagrant délit de rêvasserie. Je lui souris timidement, sachant très bien que je n’ai rien écouté de la question et, elle le sait, ce qui amuse beaucoup mes collègues. M-H T est reconnue pour son ton direct, son intelligence et… sa gaiétitude qu’elle expose au grand jour. Tout est interactif dans son cours, et je suis curieusement très sollicitée par cette dernière, ce qui est tout de même très étonnant, puisqu’elle ne me connaît pas contrairement à la majorité des autres étudiants qui ont fait leur bac à Montréal. En sortant du cours, France, ma pote de maîtrise, s’exclame : «Ouais, M-HT en avait juste pour toi… Pas très subtile, la cruise en cours…» Je hausse les épaules en souriant à France et répond : «Fais pas ta jalouse…ahahah… Elle s’intéressait à mes connaissances uniquement!» En rentrant chez moi, j’ai les bleus qui s’accrochent à moi comme un navire à la mer, ma vie se résumera pour les six prochains mois à des courriels, des téléphones et un week-end par mois, peut-être deux, mais ça reste à voir. J’avais le cœur au bord du gouffre quand j’ai repris la route vers Montréal, une larme a coulé sur la joue de Catherine, et nous avons échangé notre dernier baiser en nous disant que deux jours c’était trop court. Je suis repartie de New York encore plus amoureuse, donc plus malheureuse ; je n’aime pas les amours à distance, justement à cause de la distance; j’aime la proximité, le contact, la présence, mais au-delà de tout ça, j’aime Catherine, et elle me manque déjà. Éloi peut bien me traiter de dépendante affective, mais c’est une maladie très répandue chez les couples amoureux qui sont séparés, maladie dont Éloi est totalement immunisé avec son comportement de lapin chasseur! Une semaine passe entre mon spleen, mes cours et mes conversations virtuelles avec Catherine, un autre lundi se lève et mon tendre amour sera là dans moins de sept nuits. Je commence à compter les jours pendant qu’Éloi a déjà commencé son décompte à rebours pour le Black & Blue. De retour à l’Université, le cours de M-HT est toujours aussi passionnant, je suis plus réveillée que jamais et j’ai la parole facile. À la fin de son cours, elle me demande si j’ai un quinze minutes à lui consacrer, je réponds oui, intriguée. Je la suis jusqu’à son bureau. «Viens, assis-toi, je voulais te proposer de travailler, si ça t’intéresse, sur un projet de recherche que j’ai commencé il y a un an, je crois que ça pourrait t’aider dans le cadre de tes études.» Je la regarde avec un grand sourire, et je lui pose des questions plus précises sur le travail. J’accepte sans hésiter, je sors de son bureau en sautillant, je la verrai donc deux fois par semaine, c’est une chance, c’est une prof brillante et intéressante. Je trippe vraiment, enfin une semaine remplie de soleil. Je sors, les feuilles rougissent, l’air est plus froid, je me sens légère et heureuse, le spleen m’a quittée enfin! J’arrive chez moi en chantant presque et Éloi me regarde tout surpris : «Ça va, la diva? T’as pris de la drogue?» «Nono! J’ai eu une super bonne nouvelle; j’ai un contrat de recherche! Avec la prof dont je t’ai parlé». «La lesbienne?» «Oui! C’est super intéressant, j’suis vraiment contente de travailler pour elle». «Es-tu cute?» «Franchement Éloi… ben oui, est cute, mais elle est surtout intelligente. J’vais aller annoncer ça à ma blonde!» Je tente de joindre Catherine, pas de réponse. Le téléphone sonne une heure plus tard, je réponds, c’est Catherine qui a une voix d’outre-tombe. C’est là qu’elle m’apprend qu’elle ne viendra pas ce week-end, ni le prochain… peut-être dans trois semaines. Je suis muette, la déception me coupe la parole et les jambes. Je ne sais pas quoi dire, je murmure un «mais c’est long encore trois semaines…» Catherine s’excuse, m’explique, elle aussi, elle est déçue, elle s’ennuie, il faut qu’elle me quitte. Je raccroche sur un je t’aime à peine audible. Je retrouve Éloi dans sa chambre : «Elle ne viendra pas…» Éloi se tue à me dire que trois semaines, ce n’est rien, ça passe vite. Et je lui rétorque que peut-être que ça va encore changer, et en plus, je ne peux pas y aller, c’est compliqué… Je passe le reste du week-end à lire et à penser à notre couple.?Depuis deux jours, elle n’a pas eu le temps de me parler, juste un 5 minutes ici et là. À ce rythme-là, on va se perdre, et ça m’effraie. Dimanche soir, je m’ins­talle devant Rome, j’essaie de chasser toutes mes pensées catas-tro­phi­ques en me concentrant sur l’émission quand j’entends la porte d’entrée s’ouvrir. «Allo! Je pensais que tu passais la soirée chez Ron?» Pas de réponse, voyons, je me lève «Éloi!» Quand tout à coup surgit devant moi Catherine! «Mais, mais, qu’est-ce que tu fais ici?» Je lui saute au cou, elle m’étreint et me dit : «Tu me manquais trop, il fallait que je revienne, ma vie me manque!» «Attends, j’peux pas croire que tu es ici, là, maintenant!» «Oui, j’suis ici et je ne repars plus, je reviens définitivement!» Je ne peux le croire, je vais me réveiller. «Tu veux dire… que tu restes à Montréal…» Mon corps entier tremble, mon amour est revenu, pour moi, pour elle, pour nous deux.
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