Camille avec 2 L

Confession ou confusion

Julie Beauchamp
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Catherine, encore déroutée, s’affaire à me trouver une réponse. Je suis plantée là. La situation pourrait difficilement être plus embarrassante. «Viens avec moi, je vais vous trouver une table.» Je n’ai pas envie de rester. J’ai juste envie de fuir, mais je ne peux pas. Nous la suivons, les gars prennent place. Catherine m’emmène avec elle vers les cuisines et là, dans un coin retiré, elle m’enlace. Sa voix est incertaine : «Camille, je ne comprends pas trop ce qui se passe, c’est quoi cette question… il faut que je retourne travailler, on en reparle plus tard, d’accord?» Ses yeux sont si doux, son sourire suppliant, comme s’il me disait : je t’aime, ne gâche pas tout. Et pourtant son malaise est palpable jusque dans le creux de ses mains. Je décide de tout laisser en plan : «J’vais rentrer… Si tu veux, viens me rejoindre plus tard à mon hôtel…» «Non, j’veux pas que tu partes… mais va chez moi si tu veux partir maintenant, j’te retrouve dès que j’peux.» Elle insiste, je la sens fébrile, j’accepte. Je rejoins Eloi et Ron, leur explique que je m’en vais, ils me laissent partir sans poser de questions. Un dernier coup d’œil, Laura a disparu. Je saute dans un taxi. Je ressens encore toute la confusion de Catherine au même instant où Rufus Wainwright se deman­de: Am I only the one you love ? J’arrive chez Catherine, je monte jusqu’au 307. Je débarre et pousse la porte, une photo d’elle et moi riant aux éclats traîne sur la table d’entrée, je souris… Un mur de briques rouges longe toute la pièce abritant le salon et la cuisine, je fais le tour et me dirige vers la chambre. J’y entre à pas de souris, mon regard se pose partout à la fois, je cherche aveuglément une trace quelconque de Laura. Je découvre une lettre d’amour étendue là sur le bureau, une lettre… de moi et d’autres photos, je respire enfin, je n’ai plus qu’à attendre son retour. Une heure plus tard, la porte s’ouvre et Catherine entre. «J’ai fait le plus vite possible, j’avais trop hâte de te voir!» Elle m’embrasse en me murmurant des je t’aime passionnés, j’en suis chamboulée, qu’est-ce que je peux demander de plus, je m’adoucis en déposant ma tête sur son épaule, j’en oublie presque l’existence de Laura. «Alors, comment tu trouves l’appart? Cool, non?» Je la regarde en approuvant, elle semble si heureuse! «Je saute dans la douche; tu nous mets de la musique?» Je prends des cd au hasard, je tombe sur un vieux disque de The Cure, j’ouvre la pochette, je reste stupéfaite, j’y lis : Remind you of anything? Love Laura. Je referme le tout, je ne sais plus quoi faire, Laura réapparaît dans mon esprit et toutes mes angoisses ressurgissent à une vitesse fulgurante. Catherine sort de la salle de bain «Alors, la musique?» Je suis figée sur place, le disque entre les mains et je la dévisage, elle me regarde. «Ça va? T’as un drôle d’air» Et je ne peux m’empêcher de briser la magie du moment. «Est-ce que Laura est venue ici?» Elle me fixe et tourne les yeux vers autre chose, elle est visiblement très gênée. «Catherine, tu me réponds ou…» Elle s’avance vers moi et vient pour me prendre la main, je me recule aussi vite, impatiente. «T’as pas envie de me répondre?» Et là, elle prend une grande respiration et me dit : «C’est pas du tout ce que tu penses.» Mais qu’est-ce que c’est que cette réponse??Iironiquement, je réponds : «Je pense que oui, elle est venue ici, et je peux savoir c’est qui cette Laura.?C’est quoi le mystère, elle travaille pour les services secrets?» «Arrête Camille, c’est pas ça du tout…» «Alors, c’est quoi, Catherine?» Elle me prie de m’asseoir, ça s’annonce bien. «Camille, je ne veux pas que tu ima­gines rien. Je vais tout te raconter, mais il faut que tu me fasses con­- fian­ce.» «Continue.» Elle reprend : «J’ai connu Laura en 2004 dans un stage auquel nous participions au Québec… Nous avons, à l’époque, eu une espèce d’aventure amoureu-se qui s’est terminée à son départ et qu’on a prolongée un peu par courriel, et on s’est plus donné de nouvelles, par la suite, c’était trop… in­- tense.» Elle prend une pause, ça y est, ça se complique. «Quand j’ai su que je partais pour New York, je l’ai écrit sur mon Facebook, et c’est là que Laura est entrée en contact avec moi… m’expliquant qu’elle vivait ici depuis 2007…» «J’vois pas le problè-me; pourquoi tu me l’as pas dit tout simplement.» «C’était bizarre, je ne l’avais pas revue depuis 2004 et je ne savais pas trop à quoi m’attendre, et en arrivant ici, on s’est vues et… elle n’avait pas changé et moi oui…» «J’comprends toujours pas pourquoi tu ne m’en as pas parlé… Vous êtes amies, non? »
«Oui… mais pas vraiment, on a jamais été des amies. J’voulais pas que tu stresses… Mais comment tu as su…» «Ton cellulaire oublié chez moi…» Elle ferme les yeux, se rappelle le message texte, je persiste. «Dis–moi la vérité, Catherine, pour-quoi toute cette ambiguïté autour d’elle? Il s’est passé quelque chose?» Elle fait non de la tête, s’agenouille devant moi et prend mes mains. «J’voulais pas t’en parler, j’voulais voir si on pouvait avoir une relation d’amitié… je l’avais beaucoup ai-mée, je ne voulais pas tout mélanger et surtout… je ne voulais pas que tu t’inquiètes.» «Donc, tu as préféré me mentir?» «Je ne t’ai pas menti… je ne t’ai juste pas parlé d’elle… De toute façon, je ne la reverrai probablement pas.» Je la regarde interro­-gative, elle poursuit : «Je lui ai redit ce soir… que j’étais très amoureuse de toi et que tout ce que je pouvais lui offrir était mon amitié. Il n’y a pas d’ambiguïté, il n’y en a plus…» Je ne sais pas trop quoi penser de toute cette histoire, Catherine le sent et rajoute : «Je ne suis certaine que d’une chose présentement, je n’ai­me que toi et je t’aime éperdument.» J’ai le choix, la croire ou tout foutre en l’air, je choisis la première option et je l’embrasse doucement.
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