Chronique d’hôpital

Mado Lamotte
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Après l’hiver de schnoutte qu’on a eu, quelle joie de pouvoir profiter des doux rayons du soleil. Ça valait la peine de souffrir 6 mois durant, si c’est pour avoir un printemps chaud et ensoleillé, qui a réussi à faire mentir tous les prophètes de malheur qui nous prédisaient de la neige jusqu’en juin. Je l’ai toujours dit, mère nature doit être une drag queen. Imprévisible, extravagante, bitch et baveuse à souhaits et toujours prête à nous étonner quand on s’y attend le moins. L’homme a inventé des machines pour conquérir l’espace, mais jamais il n’a réussi à dominer le temps, et c’est tant mieux. Imaginez un peu s’il faisait beau et chaud 12 mois par année, ça serait la catastrophe. Les Québécois n’auraient plus aucun sujet de conversation. Oui, je sais, on parlerait de hockey, viarge! Personnellement, je préfère de loin me faire casser les oreilles sur le temps qu’il fait par un chauffeur de taxi que d’endurer les « Go Habs Go » gueulés à tue-tête par des dégénérés qui perdent toute forme de savoir-vivre devant les exploits d’une gang de pousseux de puck! Vous avez bien deviné, j’abhorre le hockey autant que me répugne Stupid Harper qui s’est mis dans la tête de brimer le droit des femmes à avorter en essayant de déclarer le fœtus de 2 jours citoyen canadien apte à voter! Si on continue de le laisser faire ce suppositoire de Satan, il va finir par déclarer la masturbation illégale! Mais je sais, vous n’en avez rien à foutre de la politique canadienne et je ne suis pas mandatée pour vous faire réfléchir, alors passons donc à un sujet plus frivole et léger comme la douce brise d’un après-midi de printemps. J’ai souvent entendu dire qu’il suffisait de frôler la mort pour soudainement tout remettre en question (bonjour le sujet léger!!!). Ne vous inquiétez pas, je ne suis pas encore prête à manger les pissenlits par la racine, mais disons que je comprends un peu mieux l’expression : la vie ne tient qu’à un fil. Dans mon cas, ce serait plutôt à un os qu’elle tient, la vie : l’os du pouce, plus précisément. Je vous dis que je l’ai payée, cher mon impatience de me gârocher sur ma Vespa avant même que la dernière plaque de glace soit fondue sur nos rues trous-de-poulées! Quoi, maudite folle, t’es tombée en scooter? Bon bon, tout de suite les grands mots. Je ne suis pas tombée, disons plutôt que j’ai glissé en tournant un coin de rue. En fait, si je n’étais pas polie, je dirais plutôt : si l’osti de Ville avait nettoyé la crisse de garnotte qu’elle répand dans les rues l’hiver, quand elle est trop paresseuse pour ramasser la neige, ben j’aurais pas perdu le contrôle de ma Vespa, pis j’aurais pas glissé dans une montagne de sable et de p’tites roches du bâtard en tournant le coin de rue! Cinq semaines que j’ai le bras dans le plâtre pour un pouce cassé, saint-cibolak! Heureusement que je ne me suis pas cassé le , parce que j’aurais ben le torse au complet dans le plâtre. Non, mais y’ont du plâtre à gaspiller dans nos hôpitaux. Une belle attelle autour du pouce, ça vous tentait pas, au lieu de m’envelopper comme une momie? Comment chu supposée rentrer dans mes robes asteur! Une chance que j’ai un brillant designer qui s’applique à camoufler du mieux qu’il peut cet abominable ouvrage de maçonnerie. Parce que oui, c’est laitte et encombrant, un plâtre. C’est pas mêlant, c’est tellement pesant, cette affaire-là, que j’ai l’impression d’avoir un mur de stuco tout le tour du bras! Pis là, je vous parle même pas du calvaire qu’il m’a fallu subir depuis la minute où je suis tombée et le moment où on m’a estropiée. Picture this, avril 2008, rue du parc Lafontaine, par une belle soirée de printemps… Une jeune femme, belle comme la rosée du matin, seule au volant d’une Vespa rouge sang, conduisant au gré du vent tout en fredonnant « l’Adagio molto e cantabile » de la Neuvième Symphonie de Beethoven, s’engage inconsciemment sur une voie cahoteuse et rocailleuse, quand soudainement elle perd le contrôle de son véhicule et s’étend de toute sa beauté dans un océan de sable et de cailloux, répandus négligemment, par des incompétents. Bon Mado, ça va faire la poésie cheapette, t’es pas en train d’écrire sur le mur des toilettes du département de littérature de l’Uqam! Ok, d’abord, chu tombée, j’ai gueulé « AYOYE TABARN… », me suis relevée; j’ai vu des étoiles, j’ai constaté les dégâts, une grosse scratch sur ma Vespa pis un os qui me sortait de la main. Vite, ma noire, déguédine à l’urgence avant que la main t’enfle comme un gant de boxe. Une heure d’attente à l’urgence de l’Hôtel Dieu, je suis la première surprise de passer si vite. Vous avez le pouce cassé madame, non tu m’dis pas, j’pensais qu’il m’était poussé un oignon sur la main. Pas de temps à perdre on va vous mettre un plâtre temporaire. Comment ça temporaire? Êtes-vous en train de me dire que vous allez devoir me couper la main? Comment ça, une broche dans le doigt? Mon os va se souder plus facilement? Êtes-vous sûre de ça, vous-là? Pis quel âge avez-vous? Vingt-trois ans, pis c’est votre premier soir de garde! Au secours, je suis en train de jouer dans un épiso­de de Nip Tuk! Finalement, on m’a fait revenir 4 jours plus tard, à 8 h du matin, pour m’opérer 8 heures plus tard. Là, je reconnais bien notre système de santé. En plus, y fallait que je sois à jeun depuis minuit la veille; la folle, j’avais soupé à 6 h, calculez ça comme vous voulez, mais quand chu rentrée chez nous après l’opération, ça faisait 28 heures que tout ce que j’avais dans le corps, c’est ma salive pis le lipsil que je me mettais aux cinq minutes pour me donner l’impression que je mangeais quelque chose. Première étape de ce long chemin de croix, l’électrocardiogramme. Une belle petite Vietna-
mienne me couvre le corps d’électrodes. J’ai l’impression d’être chez l’esthéticienne. C’est pas dangereux, ça? Non? Ben, mettez-moi en sur les mamelons tant qu’à y’être. Aussi ben retirer un peu de plaisir de cette journée du calvaire. Deux minutes plus tard tout est fini. Déjà? J’ai rien senti. Plus plate votre machine... Deuxième étape, la salle d’attente. S’ti que ça porte ben son nom, cette place-là. Trois heures à attendre qu’un haut-parleur crie mon nom et à supporter toutes les émissions plates de TVA, dont «2 guerdas le matin» qui reçoivent, au secours, Jean-Marc Parent, l’homme le plus laid du Québec, qui parle de son nouveau DVD, pis là y montre des extraits, pis encore des extraits, pis j’veux mourir, pis y fait chaud, pis ça pue, pis c’est plein de monde qui tousse, qui se râcle la gorge, qui ravale, ouach. Hey c’est pas l’temps de pogner un rhume; avec la main dans l’plâtre, j’vas être obligée de me moucher dans ma douche. Et parlons-en des douches avec le bras enveloppé dans une tonne de sacs de plastique pour pas mouiller mon plâtre. Pis avez-vous déjà essayé de vous laver le dessous de bras du bord de la main qui lave? Pour arriver à surmonter cet obstacle, il faudrait être expert en auto-fellation! « Madame Mado Lamotte, veuillez vous présenter à la chambre E217. » Hey, c’est moi, ça, tassez-vous les bénéficiaires, Madame Lamotte se retire dans ses appartements. Plus chic la chambre... Et quel beau vert pomme ! Au moins, ça matche avec ma face! Après s’être mis à deux préposés pour m’enlever mes boucles d’oreille et mon piercing, jils m’ont fait revêtir la fameuse petite jaquette qu’on met à l’envers pour laisser la craque à l’air, au cas où l’envie nous prendrait de faire un p’tit tas par terre, avant de vomir dans la face de l’infirmière. Asteur, qu’est-ce que je fais? Attends, la dinde! J’ai eu le temps de lire un livre de 400 pages avant qu’on daigne s’intéresser à moi, cinq heures plus tard! Ici je me permets un petit aparté pour dire que, même si on critique souvent le système de santé, pas une seule fois j’ai été traitée comme un numéro par le personnel infirmier de l’Hôtel Dieu, qui a été d’une gentillesse extrême, avant même qu’ils me reconnaissent. Et jamais je n’aurais pensé avoir du fun de même sous anesthésie. Paraît que j’aurais même dit au docteur en me réveillant : Hey, y’est où mon plâtre rose avec des diamants comme j’avais demandé! Faut croire que, même à moitié inconsciente sur un lit d’hôpital, j’ai encore le sens de l’humour. Depuis ce jour, j’ai eu une broche dans le pouce pendant trois semaines, on a changé mon plâtre trois fois, jamais au même hôpital, mais toujours à 8 h du matin, sans considération pour la travailleuse de nuit que je suis, et maintenant je compte les heures qui me séparent du moment béni où ce cher Roger, le plâtrier de l’hôpital Notre-Dame, me débarrassera de cet étau de gypse! En attendant que mon pouce retrouve sa forme et sa vigueur, je vais vous sou-haiter une magnifique saison des amours et surtout, prudence sur les routes et dans vos déplacements. Mon doux, m’avez-vous entendue? Me v’là rendue que je parle comme ma mère! Enlevez-moi mon plâtre au plus sacrant, j’m’en viens pas mal trop raisonnable!