Pas de bon sang

Gilles Marchildon
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De façon récurrente, la question du don de sang par des hommes homosexuels refait surface. Souvent, c'est parce que des étudiants universitaires apprennent que les gais n'ont pas le droit de faire un don de sang. Ça les choque (fort heureusement). Caractérisés par la fougue qu'on leur connaît, ils manifestent leur désapprobation en organisant des boycotts des cliniques de prise de sang sur leurs campus et en exécutant des campagnes de pression politique.
Or, la plus récente percée médiatique fut aiguillonnée par l'étude que mène la Société canadienne du sang pour reconsidérer sa politique selon laquelle un homme qui aurait eu un rapport sexuel avec un autre homme – même une seule fois, et ce, depuis 1977 – ne peut donner du sang.
La même politique est en vigueur chez Héma-Québec. Sur son site Web, on lit que : «Afin d'assurer la sécurité du donneur et celle du patient, il est important de connaître certains détails concernant l'état du donneur et si ce dernier a des comportements pouvant avoir contaminé son sang.»
Dans le questionnaire auquel doit répondre tout donneur potentiel, la question 17 («Question s'adressant aux hommes») se lit ainsi : «Depuis 1977, avez-vous eu une relation sexuelle avec un homme, même une seule fois?»
Certes, statistiquement parlant, le risque est plus élevé qu'un homme ayant eu un rapport sexuel avec un autre homme ait pu contracter le VIH. On comprend qu'il faut protéger l'intégrité du sang dans le système.
Par contre, la question manque de précision. Une «relation sexuelle» pourrait inclure une partie de «crossage» entre jeunes adolescents qui explorent leur sexualité ou ont éprouvé le désir de se soulager. Par exemple, un homme ayant aujourd'hui 45 ans, mais qui aurait tripoté un peu avec son cousin en 1977, alors qu'il avait 15 ans, serait disqualifié pour donner du sang. C'est un non-sens. La masturbation est une « relation sexuelle » qui comporte un très faible risque de transmission de maladies sexuelles.
Pensons aussi à deux hommes qui sont dans une relation monogame (sexuellement exclusive) depuis longtemps. Ni l'un ni l'autre n’a contracté une maladie sexuelle. Pourquoi ne devraient-ils pas pouvoir donner du sang?
Même si un homme a eu de multiples relations sexuelles, si celles-ci étaient de nature sécuritaire, les chances sont fortes que son sang puisse être utilisé.
Mais justement, « les chances sont… » ne suffit pas. On ne peut pas jouer avec la santé, voire la vie des gens. Nous devons nous assurer que le sang des donneurs est propre.
C'est pour cela que le sang recueilli est testé. Certains donneurs de sang peuvent ignorer qu'ils portent des maladies. D'autres donneurs peuvent avoir menti sur le formulaire.
Imaginons un homme hétérosexuel qui se rend à une clinique avec un groupe de collègues du travail ou encore, avec son épouse. Avouera-t-il avoir déjà eu un rapport sexuel avec un autre homme, surtout s'il doit expliquer à d'autres pourquoi il ne peut donner de sang? Il y a sûrement des situations où des hommes ont carrément menti pour ne pas perdre la face.
Les organismes qui font la cueillette et la distribution du sang savent qu'il faut alors tester le sang.
Puisque le sang est assujetti à des tests, pourquoi alors ne pas accepter le sang des hommes ayant eu des rapports sexuels avec d'autres hommes? En principe, les tests devraient permettre de dépister tout sang conta­miné.
En effet, certains pays comme l'Italie et l'Espagne permettent maintenant aux hommes ayant eu des rapports sexuels avec d'autres hommes de donner du sang. Il semblerait que la Société canadienne du sang se penche sur le dossier. À tout le moins, on devrait revoir le texte de la question. Le questionnaire devrait être modifié pour mettre l'accent sur les comportements à risque et non sur l'exclusion d'un donneur sur la base de son orientation sexuelle. On devrait être plus précis et poser des questions qui révéleraient davantage le niveau de risque d'un donneur potentiel.
Donner du sang n'est pas un droit. Il n'y a pas de base juridique sur laquelle la communauté LGBT puisse réclamer la possibilité que des hommes gais ou bisexuels puissent donner du sang.
Or, compte tenu de la pénurie de produits sanguins, il est logique que les agences de cueillette souhaitent accroître le nombre de donneurs.
Le statut quo est insultant, il exclut de bons donneurs potentiels, il manque de précision et il ne contribue pas à protéger l'intégrité du système.
Bref, cela n'a pas de bon sens, ni de bon sang.

*Gilles Marchildon est l’ancien directeur général d'Égale Canada, un groupe pancanadien qui se porte
à la défense des personnes lesbiennes, gaies, bisexuelles et transidentifiées.