Camille avec 2 L

Le bonheur, ça veut dire quoi exactement

Julie Beauchamp
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Encore une fois, je me retrouve là avec une montagne d’émotions que je n’arrive pas à gérer, comme écrasée par le poids des événements, par le poids du temps qui file que je ne contrôle plus. Affaissés sur le divan, Éloi et moi essayons d’oublier les nouvelles de la dernière semaine en écoutant Queer as Folk. J’avoue que voir Brian Kenney baiser à qui mieux-mieux rappelle à Éloi qu’il devra prendre une pause de sa vie de libertin et à moi que je n’ai aucune envie de la liberté qui va m’être donnée sur un plateau d’argent. «Tu sais, Camille, New York, c’est à côté. Arrête de t’en faire, tu vas avoir ta vie ici et une blonde là-bas.?C’est trippant, plein de week-ends à New-York qui t’attendent…» «Tu peux bien parler, toi! Ton chum s’en vient parce qu’il t’aime, parce qu’il veut être avec toi… Il te choisit, allume! Va faire la morale à quelqu’un d’autre! Tu devrais être le gars le plus heureux du monde!» «Bon, madame l’amoureuse se considère comme une victime des événements, on lui vole son bonheur! Et le septième ciel, c’est de vivre avec l’amour de sa vie tous les jours? Pas pour tout le monde, ma chérie!» Je m’esclaffe : «Merci pour cette définition très exhaustive de ce que je pense de la béatitude sur la terre! De toute façon, c’est quoi vraiment être heureux?» Non mais, c’est vrai, je voulais juste être avec elle, tout simplement, et maintenant tout va changer. Le bonheur de Catherine est tout autre, elle respire l’envie de partir, je l’entends encore me dire : «C’est une possibilité de carrière hallucinante! Et à New York, je vais presque vivre un épisode de Sex & the City! Le sexe en moins… bien entendu!» Et elle riait en plongeant ses yeux dans les miens (comme on plonge dans l’océan) en m’embrassant à toutes les 2 minu­tes; je ne pouvais pas lui dire que ça va me briser le cœur de la voir partir! On dirait même qu’elle ne réalise pas qu’on va être séparées! Éloi me sort de mes pensées. «Il me reste encore 2 semaines avant l’arrivée de Ron, on va prendre une bière! Ta blonde arrive à quelle heure?» «Elle s’en vient sous peu. Mais je sais pas pour la bière… tu comprends, elle part bientôt.»
Une heure plus tard, après nous avoir convaincues de sortir, nous suivons Éloi chez Mado. Je me colle sur Catherine intensément comme si je devais ne plus la revoir et elle n’est pas encore partie! Je ne sais pas pourquoi j’ai un air de chien battu, incapable d’être naturellement heureuse (encore l’idée du bonheur qui me hante…). On vient tout juste de rentrer au bar et déjà Éloi se transforme en aigle qui a choisi sa proie. «Ça va? T’as pas l’air contente de sortir!» «Non, Catherine, c’est pas ça… J’me sens comme bizarre, ben on en reparlera…» Adossée au mur, Catherine me passe les bras sur les épaules et me serre doucement : «C’est mon départ qui te rend comme ça…» Je repousse lentement Catherine et plante mon regard dans le sien : «Écoute… je sais pas trop comment voir ça, mais c’est un fait que dans deux ou trois semaines, tu seras là-bas et moi ici!» Catherine m’embras­se et me glisse à l’oreille : « New York, c’est quand même pas Tombouctou, on va conti­nuer à se voir… c’est à côté… On va se voir tous les week-ends ou presque…» Ça y est, Éloi sort de ce corps! Je pose mes lèvres sur la joue de Catherine et murmure un «bien sûr» hésitant. Éloi revient avec sa légèreté habituelle : «On s’installe au bar, si ça vous dérange pas, c’est le meilleur spot pour regarder le show.» «Et un gars en particulier!» Éloi me regarde avec son air offensé, la main sur le cœur : «Camillou, tu me prêtes toujours des intentions déplacées! Je suis presqu’un homme marié, mais… pas encore!» Nous nous dirigeons de l’autre côté, Catherine rencontre des amies du cosom, tout le monde a l’air tellement sur le party. Catherine et Éloi s’amusent, rient, chantent, et j’ai cette boule dans l’estomac qui ne me quitte pas, me voilà seule dans mon camp à ressasser mes pensée, à réaliser qu’elle part et je commence à me dire que je suis la seule à trouver ça dur. Éloi m’offre un cosmopolitain (Bravo! Vive New York!). Il me dit : «Camille, j’vois que ça va pas! Arrête de rusher, profite! Elle t’aime, tu l’aimes, c’est déjà beaucoup et c’est tout ce qui compte!» «Ha Éloi, tu comprends rien, j’pense.» «Non, au contraire, j’comprends et j’te connais, prends un break des millions de questions; le bonheur, c’est maintenant aussi!» Je lui donne un coup de coude en lui disant ironiquement : «Merci pour le verre et la leçon de vie!» Je n’arrive pas à passer à un autre état. Je m’approche de Catherine : «J’crois que j’suis pas dedans, j’ai l’goût d’rentrer, qu’est-ce que t’en penses?» «Ho! Camille, rentre si t’es fatiguée, y’a pas de problème, j’crois que je vais rester, c’est vraiment cool ce soir!» Tout le contraire de la réponse que j’attendais. Je me sens encore plus nulle. «Bon je vais y aller». Et j’ajoute : «j’aurais bien aimé dormir avec toi…» En me serrant dans ses bras, Catherine dit «Camille, on dormira ensemble demain… c’est pas grave». Je l’embrasse tristement et fais signe à Éloi que je quitte, il m’enlace : « T’inquiète pas Camille, je veille sur ta douce, et arrête de t’en faire.» Je sors dehors, il neige à gros flocons, j’ai le cœur au bord des larmes, j’allume une cigarette, quand j’aperçois… Marianne! Il ne manquait plus que ça… elle s’approche, j’ai l’air complètement défaite. «Camille! Ça va?» «Oui! Toi, t’es déjà arrivée» «Oui, depuis quelques jours… mais t’es sûre que ça va?» À ce moment-là, les yeux de Marianne me déconcertent, je ne sais plus quoi répondre… Elle me serre dans ses bras, je me laisse aller à son étreinte.